Alain Oudin

MOLINIER

une vie magique

 édition à l’enseigne des Oudin

www. enseigne-des-oudin.com

Alain Oudin

 

QUATRE DECENNIES MAGIQUES

1936 - 1976

DE  BIOGRAPHIE  CHRONOLOGIQUE  DE 

PIERRE   MOLINIER

 Les échanges de correspondance entre Pierre Molinier et André Breton, pendant plus d’une dizaine d’années, de 1955 jusqu’en 1965, puis ensuite avec beaucoup d’autres interlocuteurs, évoquent et documentent son actualité : C’est Breton qui lui avait demandé de « le tenir au courant » et Molinier va en garder l’habitude avec ses interlocuteurs principaux : Alain Jouffroy, Lo Duca, Pauvert, Borde, Losfeld, Bourgeade, Villeneuve, etc… Ces courriers, et tous les courriers de Molinier jusqu’à sa mort sont une vraie chronique de son œuvre et de sa vie ; aussi le principal outil pour poser des dates fiables et cerner des phases d’évolution de l’œuvre ; tous les mots sont importants ; d’autant plus que Molinier n’a pas été très méticuleux avec ses archives ; voilà les raisons qui justifient une biographie chronologique, laissant cependant beaucoup de questions ouvertes, à des travaux et des réponses complémentaires.   Alain Oudin.

 

 

édition à l’enseigne des Oudin

www. enseigne-des-oudin.com   /   septembre 2005


1966-1975 1976 et aprés...

MOLINIER UNE VIE MAGIQUE 1900 1935

Vendredi - Saint 13 avril 1900 ! outre cette date de naissance triplement extraordinaire : vendredi 13 & vendredi – saint & 1900, fermant le siècle, la vie de Pierre Molinier, homme de passion et de rupture, s’organise curieusement – à partir de 1936, c’est un fait – par décennies qu’on peut dire « magiques » puisque ponctuées d’événements majeurs de son existence :

 

 

1936  visite des émissaires du Dalaï Lama  -  1946  Amours, reprise de la peinture après-guerre et premier tableau érotique -  1956  exposition de peinture, galerie A L’Etoile scellée à Paris, organisée par André Breton -  1966  première exposition de photographie et première projection publique du film de Raymond Borde, organisées par Jean-Pierre Bouyxou au cinéma ABC, à Bordeaux –  1976  « Je me donne volontairement la mort. »

 

  

Avant 1936, un enfant très précoce, un adolescent très mature, un entrepreneur – compagnon très responsable, un mari très volage et mauvais père, mais déjà avant l’âge de vingt ans, un artiste, vrai créateur ?

 

 

Un enfant très précoce :

 

1903     Dit dans leurs jupes, caresser les jambes des ouvrières de sa mère couturière : « Mais enfin, c’est le Diable, ce petit ! »

1906     Rentre chez les Frères des écoles chrétiennes d’Agen, l’école Félix-Aunac où l’on enseignait aussi le dessin ; la quittant à 13 ans, il dira n’en garder que des souvenirs de pédérastie.

Dit peindre son premier tableau : Le gros arbre de Casalet « dans le paysage aux lointains bleus » avec collines et vallées du haut pays qu’il préférera toujours aux platitudes du rivage ; et dit aussi « décider de le refaire quand je serais grand ! » : il le refera à 28 ans et l’a gardé souvent sur ses murs du studio.

1908     Dit avoir enfilé les bas de sa sœur aînée Julienne et chaussé les souliers de sa mère Anna en leurs absences, et avoir reçu – ce qu’il ne lui pardonnera jamais - une correction de son père pour avoir embrassé, à ses pieds, les jambes de sa sœur, plaquée contre le mur, lui disant : « Tu vas faire le Bon Dieu, le Crucifié » [son actualité blasphématoire, lorsqu’il raconte cette anecdote !] Une autre fois, surpris par sa sœur, se regardant les jambes, il lui dira : « Oui, il me semble que je vois les tiennes ». (entretien de Pierre Molinier avec Pierre Chaveau, rue des Faussets – 1972,  édition Opales/ Pleine Page, 2003) Dans la suite du texte, les références à cet ouvrage sont libellées ainsi : chaveau. 1972)

 

Un adolescent très mature :

 

1912     Dit commencer sa vie érotique adulte dans les taillis des bords de la Garonne avec Gracieuse, une prostituée d’Agen, « une basque, très économe, très, très, une femme qui a fini avec une affaire énorme » [Mohror,1973] qui est étonnée de son apparente expérience et le gardera comme amant ; « Alors, tout de suite, je lui avais embrassé les jambes. Vous pensez, j’étais fou d’avoir une femme comme ça, et puis de pouvoir… alors je lui avais mis les jambes en l’air et je l’avais baisé avec les jambes en l’air, parce que j’étais excité par les jambes. » extrait d’un souvenir de Molinier, lors d’un entretien avec Pierre Petit, le 7 juin 73.

1913     Sort de l’école primaire des Frères vers 13 ans ; commence aussitôt à travailler avec son père, comme apprenti peintre et entre au cours du soir de l’école municipale de dessin d’Agen.

1916     Dit « commencer à vivre à Bordeaux, et à faire de la photographie, même un peu avant, à 15 ans ! » extrait d’un entretien de Pierre Molinier avec Hanel Koeck, en 1970.  [N’est - il pas envisageable que ses parents, tous deux artisans créatifs – couture et peintre décorateur – aient eu un appareillage photographique pour leurs activités dés cette époque ? ]

1918     Dit photographier sa sœur Julienne morte à 20 ans, de la grippe espagnole, « qui part avec le meilleur de lui-même ! … son sperme, sur sa robe de communiante et ses bas noirs ! » Leur frère aîné Gilbert meurt aussi à cette époque.

1919     Première mention dans le livre de comptes familial, le 30 avril 1919, d’activité indépendante à Bordeaux de « peintre en lettres », [en « succursale » de l’entreprise paternelle d’Agen ? de peinture et décoration en faux bois et faux marbres.]  

1920     Service militaire pendant deux ans… pendant ou après, séjourne à Paris, où il prend « contact avec diverses manifestations artistiques et interroge ardemment l’œuvre des anciens maîtres ».

           

 

Un entrepreneur - compagnon très responsable « qui a anticipé la mensualisation de ses ouvriers » (entretien de Pierre Molinier avec les Mohror, reporter-photographe, rue des Faussets, août 1973 / dans la suite du texte : mohror, 1973).

 

1922     Se déclare officiellement comme artisan – peintre, décorateur installé à Bordeaux, 12, place de la Bourse, dans une garçonnière, où il vivait déjà depuis l’âge de 16 ans, et dont l’usage restera dans la famille.

1924     Naissance de Monique Fournigault à Bergerac, qu’il retrouvera plus tard, prostituée à Bordeaux, qui deviendra sa maîtresse et son modèle, puis qu’il dira être sa fille ; «vivant à la colle » puis mariée ? fin des années cinquante à Henri Rocchi, sujet problématique mais « élève et protégé » de Molinier ; puis partie aux USA…  est elle encore vivante ?

1928     Contribue à la création de la Société des artistes indépendants bordelais. dite A.I.B.. Première exposition : «… La vie bordelaise était très terne. Pour la secouer, il fallait s’appeler Hercule ou Molinier. Dans le lancement des Indépendants, il a joué le rôle d’une fusée : il a amené tout ce qui était nouveau et tout ce qui n’était pas vieux, avec une maestria extraordinaire. Il était d’un dynamisme inouï, qui se manifestait par des engueulades prodigieuses… un caractère fantasque, merveilleusement fantasque » voilà les souvenirs enchantés de Jac Belaubre, autre Indépendant, rapportés par Pierre Petit, 1992, P.38-39.

1929     Expose Dame blonde [tableau abstrait symboliste - 1928] aux Indépendants (Pauvert, 19 69, P.25)

1930     Expose La prière [tableau expressionniste symboliste] aux Indépendants.

 

 

Un mari très volage, et mauvais père :

 

1931     Mariage avec Andréa Lafaye, dite Paulette et Pop pour son mari à qui sa future belle-mère dira, d’après le marié, : « vous épousez le diable ! » ; Paulette, infirmière, une des plus belles femmes de la ville, dont le père tenait une quincaillerie. Elle se révélera très bourgeoise… trop pour Molinier ! mais cependant très amoureux l’un de l’autre, elle supportera ses frasques, lui, ramenant ses fréquentes conquêtes à la maison, et assumant son mariage, bien qu’il ait réalisé « qu’il s’était foutu dedans » ! (mohror, 1973).  C’est elle qui demandera et obtiendra le divorce en 1961,  pour « violence conjugale » .   

1932     Le couple emménage 7, rue des Faussets, dans le quartier Saint-Pierre. Naissance de leur fille Françoise le 13 septembre 32, qui se mariera dès sa majorité et, infirmière comme sa mère, vivra loin de son père à partir de 1960,  et ne reviendra d’Albi pour la région bordelaise qu’à la mort de son frère cadet Jacques, dans un difficile contexte relationnel avec son père.

1938     Naissance de leur fils Jacques, qui deviendra technicien offshore et renouera avec son père très tardivement dans les années soixante-dix ; il se tuera dans un accident de chantier en septembre 1975, en banlieue de Bordeaux.

 

(Certaines de ces informations dans l’ouvrage de Pierre Petit, MOLINIER une vie d’enfer, édition Ramsay & Jean - Jacques Pauvert, 1992, P. 11 - 23. / Dans la suite du texte, les références à cet ouvrage sont libellées ainsi : P.P. 1992)

 

Pierre Molinier présentait assez indiscutablement ce qui est depuis peu diagnostiqué comme un syndrome caractériel d’hyperactivité, [impulsivité, polarisation obsessionnelle  et impossibilité de « faire » ce qui ne l’intéresse pas, logorrée et agitation entraînant chez lui, une précocité et une maturité incroyablement avancées dans l’enfance et l’adolescence : quand les autres enfants jouent, lui est déjà dans la liberté et le libre arbitre, l’action et le faire vrai, dans la vie adulte et la volonté consciente : érotisme dès l’enfance ; amour et travail à 12 – 13 ans ; réalisation des fantasmes et premiers tabous moraux et sociaux enfoncés à 17 – 18 ans ; préfiguration de sa vie et de ses passions dans les quelques mots prononcés à 8 ans « Tu vas faire le Bon Dieu, le Crucifié. » Par exemple « Le personnage de Mozart du film de Milos Forman est une illustration comportementale parfaite d’hyperactivté enfantine » d’après une mère d’enfant diagnostiqué hyperactif.

 

La peinture (Le gros arbre de Casalet) ; le Bon Dieu ; le Crucifié ; l’Amour et la Mort ; Molinier va les répéter pendant encore soixante ans ! dans une urgence permanente ! « la mort aux trousses », celle de sa sœur Julienne, celle de leur frère aîné Gilbert, soit mort aussi de la grippe espagnole, soit, comme il l’a dit plus tard aux Mohror, à la guerre de 14-18 ? hécatombe qui, de toute façon, sera la toile de fond de cette première période de vie ; suivie de la débandade morale de 1939 - 40 ; celle de son père, suicidé en 1944 à 78 ans ; la sienne dont il a beaucoup joué dans les années 50… ; l’accident mortel, tout début 63 de son amie La Grande Magda ; celle de son fils Jacques en 1975 à 37 ans ; puis « le jeu pour de vrai ! » : son suicide à 76 ans ; et même post mortem, celle de Thierry Agullo « son légataire artistique » en 1980, à 35 ans… de fait, une seconde mort pour Molinier… sa mort qui ne semble pas « l’avoir beaucoup préoccupé ni inquiété, persuadé qu’il n’y a rien après ! et qu’il faut vivre sa vie le mieux possible ! »

 

Molinier mort à 20 ans, comme ses frère et sœur ? il aurait déjà eu une vie assez pleine ; son histoire était déjà passionnante !

 

Que lui (Que nous) réserve la suite de cette existence déjà incroyable ?

 

L’exercice de la Liberté, du Courage et de la Curiosité comme réponses à la question métaphysique de l’existence : c’est-à-dire tout connaître et tout expérimenter de l’existence des autres, et tout décider de sa propre existence ! campement démiurge appuyé sur des convictions animistes, qui par volonté d’intercession entre les êtres et les choses, teintera son comportement et son discours d’une tonalité ésotérique ; la conscience d’être magicien et de pratiquer un art magique apparaissant ensuite, générant le personnage du « Chaman » qu’il commence d’évoquer avec Jean-Jacques Pauvert, fin 1966.

 

Dix ans avant, en 1955, à André Breton, il dira avoir « Trois passions/ La peinture/ Les filles/ et le Pistolet ». Il aurait pu préciser les jambes des filles : son fétichisme des jambes gainées de bas noirs ; en fait son « fétichisme du mollet gainé de bas noir et cambré sur un talon aiguille » ; son « propre mollet gainé de bas noir et cambré ».

 

Mais autour de 30 ans, une certaine normalité sociale semble avoir apparemment prévalu : l’entreprise de peinture, le mariage et les enfants… mais ce sera toujours avec cet aiguillon de l’hyperactivité multipolaire : érotisme et création artistique… sans oublier le rire et l’exubérance, permanents durant son existence, illustrant son sens de la dérision ; sans oublier non plus son talent de conteur, expressions écrite et orale, reconnues malgré sa propre modestie, par de multiples écrivains… à commencer par André Breton… alors certains compromis s’imposent : « J’ai passé ma vie à faire du décrottage dans la peinture en bâtiment pour rester libre dans le domaine artistique » ; de même la raison de l’installation de l’atelier au grenier du 7 de la rue des Faussets :

 

L’atelier dans un galetas, dit Le Grenier Saint Pierre ou grenier n.1, soupente au quatrième étage, située deux étages au-dessus de sa salle à manger ; pièce étroite, basse, longue, éclairée par vasistas, meublée d’un divan sous une poutre très basse, 1,40 m., portée par un pilastre, tomettes hexagonales, une marche au premier tiers de sa longueur : atelier de peinture, puis studio de prises de vues, ce local lui servira ensuite de resserre. Cet atelier rendu indispensable parce que sa femme recevait ses amies là où il peignait ; elles ne le laissaient pas tranquille : « elles critiquaient ! »