CHRISTIAN PARASCHIV Historyline 07.04/28.05.2011
Exil et communisme en Roumanie

Il y a quelque temps, mon élève tibétain, qui vit comme moi en exil, me raconte que des amis lui ont parlé du Communisme en lui disant qu’il a été mal appliqué dans les pays de l’Est et que c’est une idéologie avec un grand potentiel pour l’avenir. Face à mon étonnement, je suis obligé, avec calme, de lui raconter le destin de mon pays : la Roumanie. Le Communisme en Roumanie a été imposé avec force par « l’Armée Soviétique » en août 1944 lorsque l’armée roumaine a changé de camps grâce au coup d’état organisé par le Roi facilitant à l’extreme l’occupation de mon pays. Les photos des archives montrent une trentaine de camarades roumains allant saluer l’armée rouge à Bucarest. Mais bon… Toute personne passionnée par l’histoire peut se documenter et voir comment, avec l’abdication forcée du roi et avec des élections truquées, le pays est devenu communiste en, seulement, trois ans.
Je suis né en 1953 dans ce régime. Donc, je peux dire que j’ai « bénéficié », d’une manière forcée, dès ma naissance, de cette éducation communiste à 100 %. Pour mieux comprendre, je commence par la description d’une société dans laquelle la notion d’individu - personne unique et irremplaçable - n’a pas de sens car elle n’existe pas, par décret idéologique. La personne est remplacée par l’uniforme. Dans le pays tu as un seul père : le dictateur, et une seule mère : sa femme.

Un système qui est fondé sur la propriété de tous sur tout, la propriété privée n’existe plus. La notion de responsabilité n’existe plus, non plus, parce qu’on a tous, tout et rien à la fois. On habite dans une maison et, comme on n’en est pas propriétaire, la maison n’est pas entretenue. Les usines, la terre, les champs, les biens culturels et matériels partent en poussière. Dans un système où il n’y a pas de propriété privée, la concurrence n’existe pas non plus, les produits alimentaires fruits, légumes, pain, huile, beurre, yaourt ou vêtements, meubles etc. sont identiques. La qualité des produits n’est pas une préoccupation, les consommateurs n’ayant pas le choix de toute façon. Le port de l’uniforme est généralisé dès l’école maternelle. Le programme de travail est continu : du lundi au samedi. Le dimanche, souvent, sert à faire du travail patriotique, avec seulement deux semaines de congés par an et deux jours fériés. De cette manière, la population est occupée tout le temps. Pas le temps, donc, de se poser des questions. Le totalitarisme écrase tout. Tous ceux qui refusaient de s’embrigader étaient considérés comme des ennemis du pouvoir et risquaient de perdre leur « liberté ». La nationalisation totale privait les individus de toute autonomie. La dépendance économique accompagnait tout le monde, du berceau à la tombe. Le totalitarisme du système conduisait à la perte totale de la liberté individuelle et, pour avoir un semblant d’identité, il fallait appartenir au parti. Le culte extrême de la personnalité et la pratique de la dictature avaient instauré le contrôle spirituel dans lequel « un grand esprit » pensait pour tout le peuple.
A partir de 1975, les choses sont devenues insupportables. Le Dictateur et son parti ont décrété le nombre de calories que la population devait manger, et notamment, entre 1200 à 2500 calories, en fonction de la pénibilité du travail exécuté et de la classe sociale - ouvrier paysan ou intellectuel. Le Dictateur et le parti ont, également, décrété le contrôle gynécologique des femmes sur leur lieu de travail pour voir si elles sont ou non enceintes. L’avortement a été interdit et puni avec des peines de prison de 20 ans pour le docteur et son patient. Le Dictateur et le parti ont décreté que la population doit avoir des tickets de rationnement, comme en période de guerre, avec des rations de 500 grammes de sucre, 500 grammes d’huile, un paquet de beurre par personne pour un mois. Le SAMU, avant de venir en cas de problème médical urgent demandait l’âge du patient. S’il était âgé de plus de 60 ans, le SAMU ne venait pas.
Le Dictateur et le parti ont décrété que la population doit faire des économies d’énergie. L’électricité était coupée trois fois par jour, pour une à deux heures. Quant au gaz, il n’avait pas de pression. Autant dire qu’il était inutilisable et que les accidents étaient fréquents. Le Dictateur et le parti ont décrété l’arrêt total de toutes les importations des biens alimentaires, culturels et technologiques. Tout devait être fabriqué en Roumanie.
En Roumanie, il n’y avait qu’un seul parti et qu’un seul candidat à la présidence. Le vote était obligatoire. Même les gens malades dans les hôpitaux étaient obligés de voter. A partir de 1980, la population ne trouvait plus de denrées alimentaires, même avec des tickets de rationnement. Le Dictateur et le parti ont décrété la construction du plus grand Palais d’Europe, à Bucarest : le Palais du Dictateur. Pour cela, il a fait démolir presqu’une dizaine de très anciennes églises et deux quartiers équivalent à deux fois le Marais à Paris. Pour toute diffamation du régime, ou du Dictateur, les citoyens pouvaient être condamnés à 10 ans de prison. Le Dictateur et le parti ont décrété que les machines à écrire doivent être déclarées à la police, accompagnées d’une page dactylographiée, afin de pouvoir prévoir l’impression de tracts contre le régime. Une personne sur quatre était un informateur de la Sécurité de l’Etat (la police des polices, un pendant du KGB). 40% de la population était sur écoute téléphonique. Le Dictateur et le parti ont décrété que les paysans doivent vivre dans des bâtiments de type HLM. Des centaines de villages ont été démolis. Une personne perdant son travail et n’en trouvant pas rapidement un nouveau était arrêtée pour parasitisme et envoyée en prison. Officiellement, en Roumanie communiste, le chômage n’existait pas. Une personne ayant en sa possession la moindre devise extérieure risquait une peine de 5 ans de prison. Le Dictateur et le parti ont décrété l’interdiction de toute image représentant des symboles religieux, ou des femmes nues. Les jupes ne devaient pas découvrir les genoux. A la campagne les paysans étaient obligés de nourrir un veau et un porc pour l’Etat. Mais, sur le marché, il n’y avait pas de fourrage à acheter. Donc, les paysans se sont transformés en voleurs. Ils allaient, la nuit, chercher le fourrage sur les terres de la collective agricole en n’oubliant pas de donner un bakchich au gardien. Dans les Universités, les livres des philosophes idéalistes étaient purement et simplement interdits. Aucune documentation ou revue occidentale n’a été distribuée après les années 70. A partir de cette date, plus d’informations. Il y avait qu’un seul programme de TV durant 2 heures, dont un reportage sur les faits et gestes du Dictateur. Pour sortir du pays, il fallait faire une demande de passeport à la police et expliquer les motifs du départ. J’ai attendu 4 ans avant d’obtenir mon passeport pour la France et récupérer un prix gagné à un festival international d’art, 4 ans auparavant. Ma femme et ma fille ont été gardées en otage pour garantir mon retour.


Depuis 1989, le totalitarisme s’est effondré et la dépendance économique des personnes a été peu à peu supplantée par l’autonomie individuelle ; gagner sa vie par ses propres moyens a permis le développement de l’autonomie des individus et l’apparition de la pluralité des intérêts dans la société.L’Homme n’est pas fait que de chair, son existence spirituelle et morale est encore plus importante ; le centre du sens moral est la dignité morale et l’importance accordée à cette dignité est la source du sens de la justice. Une société gouvernée dans la normalité assure l’ordre et garantit fermement le principe de dignité humaine. Si la fin de la guerre froide a pu être considérée comme la fin de cette histoire et si le système libéral a pu, peu à peu, remplacer le système despotique, c’est, avant tout, parce que le premier est fondé sur le principe de la dignité humaine, tandis que le second ne la reconnait pas et la foule aux pieds. Cette transition postcommuniste doit résoudre le problème, de plus en plus présent dans ce pays, de la garantie de la dignité humaine. Un seul bémol à tout cela : la présence omniprésente, dans toute les structures sociales, des anciens du Parti et de la Sécurité de l’Etat, les nostalgiques du régime.
La Roumanie aujourd’hui, a presque trois fois plus d’emplois de police et de sécurité d’Etat que la France, rapportés au nombre d’habitants, c’est donc dire… ! ?

Christian Paraschiv, Paris 2011