Marcel ALOCCO
né en 1937
contribue aux mouvements d' avant-garde de l'école de Nice et de support / surface depuis 1958
oeuvres
biographie et biblio
livres
expositions
Sommaire
Daniela Palazzoli: Un intermédiaire de la vision parlée-écrite (1967)
Ferdinando Albertazzi: (1969)
Raphaël Monticelli: Il y a le châssis...(1969)
Christian Skimao-M.Alocco: Conversation décousue (1993)
Catherine Millet: L'une des illusions...(1971)
Egidio Alvaro: Le laboratoire de l'insensé (1974)
Raphaël Monticelli: C'est dans les années 60… (1977)
Patrick Rousseau: Processus & assemblage (1978)

Michel Giroud: Les débordements de Marcel Alocco (1980)
Michel Thomas: Dix ans de Patchwork (1983)
Michel Vachey: Eloge d'Alocco (1984)
Gérard Durozoi: Présenter "vingt ans de travail"... (1986)
Carmelo Arden-Quin: Texte de l'amitié (1988)
Raphaël Monticelli : Fragments du Patchwork, morceaux choisis (1991/95)
Michel Butor: Déchirage (1991-1993)
Claude Fournet: Beaucoup de figures hantent... (1993)
Otto Hahn Express ( 1990 )

Présenter
"Vingt ans de travail", c'est en général impliquer un "vingt ans après" conviant à mesurer simultanément un parcours et une antériorité -la façon dont le premier confirme la seconde, mais en prétendant approfondir ou "dépasser" se propres points de départ. Tel chapitre du parcours révélerait les insuffisances de ce qui l'a précédé, dévoilant progressivement une intrigue bien souvent synonyme de stratégie pour la conquête du marché. Certains sont très habiles à ce jeu - qui n'est pas celui d'Alocco. Il s'agit moins, chez lui, de vérifier le sens (la téléologie) d'une diachronie que de constater l'approfondissement d'une position. "Itinéraire", a-t-on déjà dit (dès 1970) - et ce terme est aujourd'hui à comprendre comme désignant une trajectoire dont l'activité signifiante ne se révèle que progressivement, et une rare obstination à déjouer les pièges de l'étiquetage et de la réduction théoricienne. On sait pourtant qu'Alocco ne se prive pas d'accompagner sa production de textes et entretiens qui précisent ses intentions. Là où toutefois nombreux sont les artistes qui se laissent prendre au lacis d'une écriture d'auto-célébration, Alocco a la modestie (ou la prudence) de ne concevoir le rapport écriture-peinture que comme d'après coup - en sorte qu'au lieu de figer sa pratique, son texte la relance, l'invite à un débordement de ce qu'il conceptualise. Ce principe de relance innerve le travail pictural lui-même, ce qui donne aux œuvres les plus anciennes leur permanente actualité. On n'a pas le sentiment, en examinant aujourd'hui les Dé-tensions, d'exercer un regard archéologique révélant des états encore balbutiants d'une recherche. Tout se passe au contraire comme si ces moments demeuraient actifs dans les réalisations les plus récentes, leur "leçon" n'ayant pas valeur d'un apprentissage initial, mais tenant au contraire le rôle d'un sous-sol à partir duquel la poursuite du travail trouve à s'établir. C'est que la démarche analytique permit à Alocco, non pas le simple repérage d'un alphabet primitif, destiné à être occulté par les phases ultérieures -mais bien plutôt la mise à jour de ce à partir de quoi le travail plastique est indéfiniment possible. Le tort (la limite) des tenants de l'avant-garde française "pure et dure" des années soixante a sans doute consisté à se crisper aveuglément sur un élément analytique, sans admettre que cette crispation produisait une "image de marque" qui était encore une image parmi d'autres. C'est précisément en considérant l'ensemble de ces autres - dans l'extension maximales de leurs occurences - qu'Alocco est sorti du cul-de-sac que constituait le travail exclusif sur le support, et qu'il a pu accéder à une pratique transformationnelle. Dans ses successifs compagnonnages - avec Fluxus ou Support-Surface, l'Ecole de Nice ou le Groupe 70 - s'affirme une curiosité, une ouverture à des questionnements trop diversifiés pour s'inscrire dans un raidissement théorique. Lorsqu'Alocco théorise, c'est donc "ailleurs" que dans les cases prévues, parce qu'il a cette capacité enviable (même si peu payante) de déceler très vite les lacunes (les dénégations) de toute théorie momentanément dominante. Dans son cas, la réflexion première sur les supports n'avait donc pas le sens d'une interrogation purement analytique: elle a repéré ce sur quoi le travail ultérieur pourrait dialectiquement dériver vers des performances différentes. Non que la compétence ainsi acquise, jointe à la performance des réalisations ultérieures, autorise à concevoir la peinture comme le trict équivalent (via Chomsky) d'un langage. Transformer, c'est, dans la pratique sensible, changer d'abord les formes: les découpes, les bords, les limites, les supports en même temps que les images, les couleurs simultanéement aux graphes. Travail, donc, d'illimitation (le Patchwork est potentiellement sans fin -ce pourquoi n'en peuvent être montrés que des "fragments") - que l'on peut symboliquement originer dans les réflexions sur la "détérioration d'un signifiant" de 1968: exercer la détérioration, c'est anticiper le procès d'apparition (sociale, culturelle) d'un signifiant autre, l'enfouissement progressif de l'image dans un support déterminant, comme son négatif, l'étude de ses conditions de maintien et de prolifération. L'illimitation, ce peut être aujourd'hui la plus efficace mise en question du fétichisme, s'il est vrai que ce dernier consiste à privilégier, comme porteur métonymique du sens, un élément isolé d'une totalité. En la pratiquant dans toutes les dimensions du travail artistique, Alocco s'en prend dès lors à tous les modes du fétiche. Celui du regard culturel: tous les éléments, d'origine "noble" ou non, sont mis à plat, Matisse, Lascaux, l'idéogramme chinois et le sigle des P.T.T cohabitent sans respect des codes admis. Celui de l'activité artistique elle-même, chez lui distendue de l'artisanat du réparateur de filets de pêche aux techniques les plus subtiles de la mise en couleurs. Celui de l'œuvre "finie": il montre, à côté de ses toiles et composants comme leur arrière-pays, l'accumulation de leurs "déchets" (La peinture déborde). Celui de l'individu séparé: la "neutralité" qu'il vise n'est pas pure dé-subjectivisation, mais au contraire s'élabore sur un effort du peintre pour connaître ce qu'il est, ici et maintenant, saisi dans un réseau complexe où circulation des images, des souvenirs et des connotations s'effectue incessamment ("Il se passe qu'un homme refuse d'être l'infirme qu'on attend, l'étroit spécialiste d'un objet peinture, ou société, ou mouvement, et qu'il bouge, pense, reflète"...1974). Illimitation, décentrement : il n'y a pas de discours univoque. La monstration n'a lieu que grâce à la mise en œuvre d'éléments qui, s'ils sont opposables d'un point de vue conceptuel ou critique, trouvent dans le faire pictural l'occasion de s'enrichir par le jeu de leurs différences: image et support, totalité et fragmentation, peint et écru, hérité et inédit, bombé et tracé, plan et relief, distancié et proche, tissé, déchiré et (re)cousu... Tous ces termes peuvent être, sans doute, référés à un moment particulier de l'histoire de l'art contemporain; la singularité d'Alocco (ce qui confère à son travail le statut d'avertissement ou de mauvaise conscience pour les amateurs de solution définitive) consiste à prouver que ce qui dépend de chacun d'eux n'a d'efficacité qu'à la condition d'être confronté aux autres déductions, instaurant comme Work in progress un ensemble variable de relations différentielles qui se révèle d'une étonnante productivité. Alors que la majorité des peintres se contentent de fabriquer du sens, Alocco fait travailler dialectiquement la signifiance. Gérard Durozoi Février 1986 * Publié dans le catalogue "Marcel Alocco, trois cents fragments du patchwork", Galerie A. de La Salle, Saint-Paul de Vence, Juillet 1986.

 

To present
To present "20 Years of Work" generally implies that we're presenting "20 years after" that simultaneously describes a path taken and a preceding history, the former confirming the latter, but with the intention of going more in-depth, or of "surpassing" the original points of departure. Coming to such a point in the description of this path may reveal certain things lacking along the way, thereby uncovering a plan of intrigue that is often the synonym of a strategy used to conquer the market. Some are very clever at this game. It isn't Alocco's. For him, it is less important to verify the sense (or the teleology) of a diachrony than to record the solidification of a position. We have already spoken of an "Itinéraire" ("Itinerary") as early as 1970, and today we must understand that this term is used to describe a work plan whose importance is only revealed prgressively and which shows a rare determination to outplay the traps laid by labelling or theoretical reduction. We know that Alocco doesn't hesitate to accompany his production with texts and interviews that continually outline his intentions. Where many artists let themselves get caught up in an auto-celebration, Alocco has the modesty (or rather the prudence) to consider the rapport between writing and painting as the former following the latter so that, instead of immobilizing his work, his texts help him to grow, invite him to see beyond what he conceptualizes. This principale of growth invigorates the pictorial work itself, and gives even the earliest works a permanent sense of current actuality. When today we look at the "Dé-tensions", we don't get the feeling that we're just loocking at a stage of research. On the contrary, everything is as though those moments were still active in the most recent works. Their "lesson" isn't just one of an initial stage, but rather plays the part of a stable base from which the follow-up of the work can be established. The fact is that an analytical procedure has allowed Alocco not only to recognize a primitive alphabet that was destined to be covered over by other phases, but also to expose this alphabet, presenting innumerable possibilities to the development of plastic work from it. d codes. The fault (or rather the limit) of the leaters of the French Avant-Garde (considered as being pure and strict with themselves) of the 60's was partly to blindly follow one analytical element without realizing that these set limits produced a "brand image" or a "label" which re-became just one image among others. It's exactly while considering these images and choosing those the least alike from each other that Alocco turned away from the dead-end concept of the work exclusively on the support, and that he was able to reach a transformational way of practice. Through his successive participations and memberships - Fluxus and Support-Surface Group, the Ecole de Nice and the Groupe 70 - we can notice the development of a permanent curiosity, an opening into questions far too diverse to belong to one path of theoretical reasoning. When Alocco goes through his theories, the result is "elsewhere", other than where foreseen, as he has the admirable ability (even if it doesn't pay up much) to corner the weak points (or the denials) in every theory dominating at the time. In this case, the first questionings on the subject of "supports" did not have the sense of a purely analytical questioning, but identified that from which the following work could dialectically spring from. His acquired competence, along with the creation of his preceeding works, allows him to see painting as the strict equivalent (via Chomsky) of a language. The transform, in the sensitive practice, is first to change forms, outlines, edges, limits, the supports along with the images, the colors along with the drawings. A work, therefore, of no limits (a patchwork is potentially without an end; this is why we can only show "fragments") - whose symbolic origins could be found in his reflections on "The Deterioration of a Signifiant" in 1968: to make something deteriorate is to anticipate the apparition of the social or cultural significant, the progressive covering of the image on a support that determines, as would a negative the study of the conditions of its upkeep and proliferation. Unlimitation can today be the most efficient way to take the question of fetishism into cosideration, if it is true that fetishism means favoring an element that is isolated from a totality, as though it carried both the method and the sense of a totality. When practising this element in all its dimensions of an artist's work, Alocco comes across all types of fetishes. First, the cultural eye: all the elements, of "noble" origin or not, are laid out. Matisse, Lascaux, the Chinesse ideogramme, and the logo to the PTT (the French postal service) without respecting the admitted and allowed code. The code of artistic activity itself, which is with Alocco stretched from the handwork of a fisherman when he repairs his nets, to the most subtle techniques of coloring. The code of the "finished" work: Alocco shows the waste material which has been accumulated during the development of a piece next to the piece itself, and as a sort of back-reference to it. (La Peinture Déborde" - The Painting Overflows). The code of the seperate individual: the "neutrality" that he is loking for isn't pure de-subjectivization, but on the contrary, elaborates the efforts of the painter to know who he is, here and now, within a complex network of images, memories, and connotations which constantly revolves (" The fact is that a man refuses to be the infirm person one expects him to be, the narrow specialist of an object of painting, or a society, or a movement and that he moves, thinks, reflects"....1974). Unlimitation, decentering - there is no single discourse. The definition commes through thanks to the use of several elements that, even though they are somewhat contradictory for a critical or conceptual point of view, find the opportunity to enrich themselves in the pictorial work through the interplay of their differences: image and support, totality and fragmentation, the painted surface and the canvas surface, the inhered and the newley seen, the sprayed and the drawn, the flat and the raised surfaces, the far and the near, the woven, the torn and the (re-)sewn… All these terms can no doubt be connected with a given moment in the history of Contemporary Art. Alocco's particularity (which gives his work the statute of a warning or a conscience-botherer for those who like definite solution) lies in proving that what depends on each of these elements seperately is only efficient when it is confronted with other deductions, giving the whole (a variety of differential relationships) a sense of "work in progress" which shows itself to be of surprising productivity. While most painters are content with fabricating a sense, Alocco makes meaning work dialectically. Gérard Durozoi février 1986
Les débordements de Marcel Alocco
Des années soixante à aujourd'hui, une constante: le refus de se laisser clore dans de catégories picturales ou littéraires. La rencontre de George Brecht, en 1965, alors qu'il fondait à Villefranche avec Robert Filliou le magazin-édition La cédille qui sourit, eut une importance décisive. Alocco partage cette déclaration de Brecht: "je ne pense jamais à ce que je fais comme étant de l'art ou pas. C'est une activité, c'est tout". En 1971, dans la revue Chorus Alocco confirme cette position: "Le mouvement Fluxus a été déterminant, en situant mes activités au niveau de l'expression, au-delà des notions classiques de littérature ou arts plastiques, ce qui m'a permis de prendre conscience d'une démarche alimentée davantage par la réflexion sur les faits et les écrits étrangers à l'art plastique que sur les œuvres plastiques". En juin 1962 il co-fonde Identités, journal littéraire qui consacra des pages en 1964 au happening, à Brecht et Cage (aucun journal ou revue à cette époque ne documente sur leurs innovations), à l'école de Nice. Début 1967 il s'occupe de la rédaction de la nouvelle revue Open (1967-1968) où les Fluxus (Ben, Chiari, Williams, brecht, Filliou, Joe Jones) et parallèles (Dietman, Gette, Blaine, Chopin, Daniela Palazzoli, H.L. David...) se retrouvent. Dans ses articles il insiste sur cette nécessité de l'ouverture. Il faut être "ouvert à " tous ces bouts de réalité tous différents" en quoi consiste le véritable Réalisme et la vraie Voyance" dit-il en 1965. Dans un article de 1967 à propos de Dada il éclaire sa position: "Le bouleversement dada semblait avoir mis l'accent une fois pour toutes sur la signification, action sur le présent, aux dépens de la nécessité formelle, permanente mais inerte". Créer "une langue vivante, c'est-à-dire dynamique, agissant sur le mental". En 1968 il salue la revue Approches de Blaine et Bory "une poésie Expérimentale qui se détache de la langue pour travailler sur un matériau linguistique, les sons, les lettres, le graphisme, l'image... abolissant les limites entre poésie, arts plastiques, musique". A la même époque sa rencontre avec Arden Quin (fondateur du mouvement Madi en Amérique Latine dans les années quarante et de la revue Ailleurs dans les années soixante) n'est pas un hasard. Alocco est à l'intersection, dans le croisement du présent. En 1971 il monte à Nice "Une semaine au présent, le temps d'ouvrir une fenêtre sur la création contemporaine" (cinq exposition personnelles: Ben, Farhi, Dolla, Malaval,Alocco; trois spectacles/concerts; Fluxus-Events, concert de la Horde Catalytique et un concert burlesque; et trois dialogues). Là encore débordements, interventions, mixages. De même ses réflexions sur la position sociale de l'artiste, sur l'enseignement de l'art et le rôle de l'art ne sont pas à négliger dans son activité globale: l'art a une action (est une action) de transformation mentale; "l'activité artistique est en soi un enseignement, donc lié de fait à une pédagogie et par conséquent inséparable d'un rapport aux autres". Son travail récent de peintre avec les fragments de patchwork réunit l'ensemble de ses pratiques, renouvelant et transformant le collage/assemblage dada: il utilise ses propres toiles comme matériau brut (toiles où l'histoire de la peinture et des signes de notre vie présente sont reportés selon diverses techniques) qu'il va déchirer et coudre pour constituer un nouvel ensemble plus complexe. Hausmann ou Schwitters construisaient avec leurs toiles et avec des matériausx empreintés (papier, photos, journaux, matériaux divers) des ensembles divergents aléatoires qui constituaient une série non articulée de collages différents et distincts où la multiplicité se manifestait dans un système de tensions et de détentes décentrées. Alocco assemble plusieurs "tableaux" en fragments dans une grande toile/collage de fragments de toiles déchirés et cousus. Dans Inscription d'un itinéraire il parle de "gammes de significations élémentaires" pour "aboutir à un ensemble de signifiants fondamentaux abstraits, à la fois précis et ambivalents capables de rendre compte de tout événement mental (ou affectif) à transmettre ou à proposer". Les titres de plusieurs pièces anciennes sont significatifs: "traces", "empreintes", "écritures", "brouillage détérioration d'un signifiant" ou le titre d'une exposition "La peinture déborde". Pour Alocco comme pour dada (qui refusa tout enfermement dans l'image comme dans le formalisme) c'est le processus qui est fondement, le débordement, l'excès de sens, l'opération mentale en procès (pas étonnant que l'écriture soit à l'origine de sa pratique): "transformer la peinture c'est transformer le domaine, c'est la (le) faire déborder" a dit Monticelli dans la première monographie qui vient de paraître. Le patchwork n'a pas de centre mais une multiplicité de centres mobiles, tout se déplaçant sans cesse dans l'espace et dans le temps: mixage ininterrompu et fragmentaire de signaux, tampons, emblèmes, idéogrammes, écritures, graphies, traces, taches, chiffres, empreintes, lettres, bouts de bandes dessinées, dessins d'enfants, citations pré-historiques (Lascaux), citations modernes (Matisse, Picasso...) Signes de notre vie quotidienne. Cette multiplicité brise le jeu des tendances, des styles, des reconnaissances, des sécurités, des valorisations, y compris le critère d'avant-garde qui est devenu dans de nombreux cas un académisme avec son obsession du nouveau, du jamais fait, alors que seul importe vraiment l'activité de transformation, d'élargissement, d'extension de la complexité et non plus cette notion rétrograde du neuf à tout prix prôné par les futuristes contre le passé comme si nous vivions entre l'ancien et le nouveau. Mais dada avait, semble-t-il, déjà liquidé cette position réactionnaire de l'avant et de l'arrière, en insistant sur la complexité et la multivalence du PRéSENT. Il n'y a pas d'identité mais des IDENTITéS, nous sommes PATCHWORK, ensemble non-fini, gestatation de signes qui s'entrecroisent dans l'INCONNU. CARAMBA, CARAMBOLE. Michel Giroud Février 1980 *Une première version de ce texte a été publiée dans le catalogue "Nice à Berlin", Berliner Kunstler programm (DAAD) 1980. Cette deuxième version a été publiée dans l'invitation de l'exposition "Fragments du Patchwork, travaux récents" au "30" rue Rambuteau, Paris, en mars 1980.

Marcel Alocco overflowings
From the sixties till today, a constant: his refusal to let himself be locked into pictorial or literary categories. In 1965 his meeting G.Brecht, who was then setting up the shop/publishing house "La cédille qui sourit" in Villefranche Was crucial. Alocco shares G.Brecht's statement: "I never think of what I do as being art or not. It's an activity. That's all." In 1971 in the magazine Chorus, Alocco re-confirms this statement: "The Fluxus movement was decisive in so far as it placed my activities as regarding expression, beyond the classical notions of literature or visual arts, which allowed me to perceive a process sustained more by a reflexion on facts and writting alien to visual arts than on visual artworks". In June 1962 he is on the initiators of "Identités" a literary journal which, in 1964, writes about Happening, Brecht and Cage ( no magazine of the period gives information about their innovations) the Ecole de Nice. In early 1967 he edits the new magazine "Open"(1967/1968) where the Fluxuses (Ben, Chiari, Williams, Brecht, Filliou, Joe Jones) and their parallels (Dietman, Gette, Blaine, Chopin, Daniela Palazzoli, H.L.David...) can meet. IN his articles he stresses the necessity of "opening up". One must be "open to all these distinct pieces of reality which make up true Realism and real Vision", he says in 1965. In a 1967 article about Dada he clarifies his position: "The disruption created by Dada seemed to have emphasised once and for all significance, an action on the present, at the expense of permanent but lifeless formal necessity". To create "a living language, that is to to say, a dynamic one, acting on the mind". In 1968 he greets Blaines and Bory's magazine "Approches": "An experimental poetry which frees itself from language to work upon a linguistic material, sounds, letters, graphism, picture...abolishing the boundaries between poetry, visual arts, music." At the same period his meeting Arden Quin (founder of Madi in Latin America in the forties and ofthe magazine "Ailleurs" in the sixties) is no matter of chance. Alocco is at the intersection, at the crossroads of the present. IN 1971 he organizes "A Week in the present, long enough to open a window on contemporary creation." (Five one-person shows: Ben, Farhi, Dolla, Malaval Alocco; three concert/Shows: Fluxus Events, a concert by La Horde Catalytique and a burlesque concert; and three open discussions.) there again overflowings interventions, interminglings. Likewise his thougts concerning the artist's social status, art education, and art's role aren't to be disregarded in his global activity: art has an action (is an action) of mental transformation; "The artistic practice is in itself a teaching, therefore completely linked to a pedagogy and so inseperable from a relationship to others." His recent work as a painter with his fragments of patchwork combines all his practices in renewing and transforming dda collage/assemblage: he uses his own canvases as raw material (canvases where painting history and signs of our daily life have been transferred through various techniques) which he is going to tear into pieces and then sew up again in order to form a new and more complex whole. With their canvases and borrowed material (paper, photos, newspapers, and various other materials) Haismann and Switters used to make up fortuitous diverging wholes which would form an inarticulate series of different separate collages where multiplicity would stand out in a system of decentred tensions and releases. Alocco assembles a number of fragments of torn and sewn up canvases. In "Inscription d'un Itinéraire" he speaks of "scales of elementary meaning" to "end up in set of basic abstract signifiers, both precise and ambivalent and able to account for any mental (or emotional) event to be transmitted or suggested"The titles of a number older artworks are meaningful: "Traces", "Prints", Writtings", Jamming/deterioration of signifier" or the title of an exhibition "the paint is overflowing". For Alocco as well as Dada (which refused any confinement within the picture or formalism) the process is the basis the owerflowing, the excess of meaning, the consequent mental processes. (No wonder his practice origined in writing): "to transform painting is to transform its domaine, it is to make it ower flow," Monticelli wrote in Alocco's first monograph, which has just recently been published. Patchwork has no center, but a variety of mobile centres, all moving continually in space and time: a continuous fragmentary mixing of signals, stamps, emblems, ideograms, writings, written forms, traces, marks, numbers, print letters, bits of comics, children's drawwings, pre-historical quotations (Lascaux) modern quotations (Matisse, Picasso) signs of our daily life. This multiplicity does away with the game of trends, styles, recognitions, securities, valorizations, including the creterion of avant-garde which in many cases has become an academism obsessed by "the new, never done before" whereas what really and solely matters is the acts if transforming, widening, extending complexity and no longer the retrograde notion of novelty against the past at any cost as advocated by the Futurists, as through we lived between the ancient and the novel. But it appears that Dada had already cut the reactionary belief in avant-guard by stressing the multivalence and the complexity of the PRESENT. There is not one identity but IDENTITIES, we are PATCHWORK, an unfinished entity, signs growing and interwining in the UNKNOWN. CARAMBA, CARAMBOLE. Michel Giroud February 1980

 

 

 

 

 

 

 

C'est dans les années 60…
C'est dans les années 60, période d'intense activité qui a transformé le visage de la peinture française, que se forme le rapport de Marcel Alocco à la peinture. Sa participation au mouvement Fluxus, et sa rencontre avec George Brecht, témoignent alors d'une résistance à un Nouveau-Réalisme qui -chez les jeunes artistes niçois du moins- exerçait un puissant attrait1. De formation littéraire, sa pratique de l'écriture et sa réflexion sur le fonctionnement de la langue le conduisaient d'autre part à se poser, pratiquement et théoriquement, le problème des rapports entre langage et peinture et à élaborer une œuvre qui tint compte de cette interrogation2. Vivant le triple questionnement du structuralisme, du marxisme et de la psychanalyse ni comme enthousiasme de néophyte ni comme opportunisme de salon, travaillant et exposant tant avec ceux qui devaient, un temps, se regrouper sous le sigle "Supports-Surfaces" (Viallat, Saytour, Dolla etc…) qu'avec ceux qui constitueront le "Groupe 70" (Miguel, Maccaferri), il prit une part des plus actives à l'élaboration de la problématique de l'avant-garde picturale française. Il s'éloignait toutefois des peintres de Supports-Surfaces au moment où le groupe se constituait et où sa théorie se figeait autour de la séparation de la toile et du châssis considérée comme marque de reconnaissance de l'avant-garde. En fait, cette séparation (qui n'était d'ailleurs par retenue par tous les membres du groupe)3 renvoyait au problème de l'image qu'Alocco n'entendait pas évacuer, la considérant, au même titre que les matériaux, comme élément constitutif de la peinture et estimant par ailleurs que l'analyse plastique des constituants matériels de la peinture passe à tout moment par un donné à voir4. C'est ce problème du rapport entre image et matériaux qu'interroge et approfondit le Patchwork5. Car le Patchwork n'est ni un puzzle dont les images seraient à reconstituer, ni simple juxtaposition de fragments. Il se présente tout à la fois comme acceptation et brouillage de culture, comme marque d'un rapport contradictoire à la toile (distance de la coloration par bombes et caches, plongées que supposent la déchirure et la couture), comme réalisant l'unité d'éléments plastiques divers (peint/écru; travail de l'artiste/usiné…) et de divers modes de pigmentation (pulvérisation, empreinte, pinceau, dripping…) comme posant autrement le problème de la composition et des limites. Les derniers travaux renvoient à la même problématique à cela près que le dessin -à la différence des formes plus nettes, plus réduites- impose un remontage de la toile en l'état et permet de considérer le Patchwork non comme un dépassement de la composition et des limites de la toile d'Alocco, mais comme un travail sur la composition et les limites dans l'histoire. Parce qu'il suppose la déchirure d'une toile chargée de forme(s) le Patchwork dépasse l'opposition entre "image" et "support", entre ce qui est présenté et ce par quoi c'est présenté. Du coup l'image n'est plus un simple élément d'un répertoire culturel -objet au sens où elle serait à voir et reconnaître- mais moyen elle-même d'une culture critique -élément entre autres de la construction de la vision. Le Patchwork n'est pas la projection d'un regard qui se soumettrait le corps, mais point de repère dans l'analyse et la construction de la perception de l'espace, lieu où, par le moyen de la peinture (le domaine, son étendue, leur(s) histoire(s), ses outils…), s'objective une vision qui se situe, se mesure, se développe, se construit dans les rapports du corps à l'espace. Raphaël Monticelli Août 1977 *Publié dans l'invitation de l'exposition "Fragments du Patchwork, IV° présentation,1973-1977" Galerie "30" rue Rambuteau, Paris, Septembre 1977. 1.Voir à ce propos les extraits de l'entretien Alocco-Monticelli publiés dans "Artitudes" n°24 (Juin1975) et N.D.L.R. n°1 (été 1976). 2. Voir catalogue "Idéo-Grammaire, Chapitre premier 1966-1967". Galerie A. de La Salle. 3. Par exemple Vincent Bioulès et Marc Devade... 4. Voir "In-scription d'un itinéraire" 1970, Galerie A. de La salle. 5. Voir "Patchwork" par Marcel Alocco, et "Alocco, la peinture déborde" par Raphaël Monticelli, dans le catalogue "Alocco" Galerie A de La Salle (1974)

During the sixty's...
Fragments of Patchwork It was during the sixty's, a périod of intensive activity, which changed the face of French painting, that Marcel Alocco becames involved in painting. His participation in the Fluxus movement and his meeting with George brecht, showed a resistance to "Nouveau Realisme" which - at least with most other young Niçois artists - was a powerful attraction 1. His background in the Humanities, his expérience as a writer, and his reflections on the innerworkings of language, drew him toward the problematic relationship between language and painting. In practice and in theory, he dealt with this question 2. Struggling with the issues of Structuralism, Marxism, and Psychanalysis, Alocco had neither the raw enthusiasm of the beginner, nor the opportunism of a social climber. He worked and exhibited as much with the artists under the label of "Supports-Surfaces" (Viallat, Saytour, Dolla etc...) as with those who made "Group 70" (Miguel, Maccaferri). He took a most active part in the elaboration of French pictoral avant-garde. While the group of Supports-Surfaces painters was forming, Alocco was moving in a différent direction. At the time, the group's theory was crystallizing around the separation of the canvas and the frame. This separation, considered a sign of avant-garde, was not accepted by all the members of the group 3, yet it reflected the problem of image. This was the problem Alocco did not want to abandon, considering the image, as much as the actual materials, a constitutive element of painting. He also believed that the plastic analysis of the constitutive materials must always be self evident 4. It is this problem - the relationship between the image and the medium - that Patchwork addresses and explores 5. For patchwork is neither a puzzle whose images are to be reconstitued, nor the simple juxtaposition of fragments. It is at the same time the acceptance and scrambling of culture, as well as the sign of a contradictory raport with the canwas (distance of the application of color by spray and stencil, the venture that tearing and sewing represent). Patchwork is the realization of the unity of diverse plastic elements (paint/neutral, the individual work of the artist/technical production) and the diverse modes of pigmentation (spray, print, brush, dripping). It is a different way of posing the problem of composition and limits. His latest works reflect this same research, except that the drawing - made up of smaller and clearer forms - imposes a reconstruction of the canvas in its own state. This allows one to consider patcwork not only as a surpassing of a composition and limits of Alocco's work, but it becomes and endeaver into the composition and limits in history. Because it allows the tearing of a canvas full of forms, patchwork surpasses the opposition between the "image" and "support", between what is presented and the medium on which it is presented. In this way, the image is no longer the simple element of a cultural repertoire (an object that can easily be seen and recognized) but actually, a means of cultural critique - elements, among other things that construct vision. Patchwork is not the projection of a vision but rather, a reference point in the analysis and construction of the perception of space. This space is where, though painting (the domain, its outspread, its history(s), its tools,...) a ways of loocking is objectified which situates itself, measures itself, develops, and builds itself in the interelation of the body to space. Raphaël Monticelli Août 1977 1. See on this subject excerpts of the Alocco-Monticelli interview in "Artitudes" n° 34 (June 1975) and "N.D.L.R." N°1 (Summer 1976). 2. See catalog "ideogrammaire" First chapter 1966-1967. Galerie A. de la Salle. 3. For exemple Vincent Bioulès and Marc Devade. 4. See "In-scription d'un itinéraire" 1970. Galerie A de la Salle. 5. See "Patchwork" by Marcel Alocco and "Alocco, la peinture déborde" by Raphaël Monticelli in the catalog "Alocco" Galerie A de la salle (1974).

 

 

A chaque époque,
les peintres utilisent de nouveaux instruments. Les collagistes ont leurs ciseaux, les géométriques leur équerre. Yves Klein avait son roulor... Supports-Surfaces, à son tour, mit en usage l'aiguille et le fer à repasser. Marcel Alocco, qui navigue au confluent de Fluxus et de Supports-Surfaces, met des morceaux de tissu bout à bout et les coud avec dextérité. Mais il ne s'agit pas d'un exercice de raccommodage : ce sont les espaces colorés qui intéressent l'artiste. Niçois, Alocco a été, pour la période Fluxus surtout, influencé par George Brecht et, dans le même temps, informé sur les divers courants de l'avant-garde internationale par Ben - lequel proclame constamment que tout est art. Mais étant de la génération des conceptuels, Alocco pense produire de l'art en jouant avec des couleurs et des formes ready-made. On reconnait là la mouvance de Buren. Depuis plus de vingt ans qu'il poursuit dans cette voie, Alocco atteint maintenant à une virtuosité rivalisant avec les partenaires de Supports-Surfaces, qui, pour la plupart, ont abandonné la voie théorique. Marcel Alocco, déjà attiré par l'esthétique, est resté fidèle à lui-même. Otto Hahn *Paru dans "L'Express " du 9-15 mars 1990

 

At every epoch,
painters use new instruments. Those working with collage have their scissors, those working with geometry their set-squares. Yves Klein had his paint roller, and in its turn Supports-Surfaces put the iron and needle to use. Marcel Alocco, navigating at the junction of Fluxus and Supports-Surfaces, joins pieces of cloth at their edges and sews them with dexterity. This is not a simple exercise in patching, the coloured spaces are what interest the artist. Alocco, who is from Nice, was influenced by George brecht, particularly during the Fluxus period, and at the same time was keept abreast of diverse currents of international avant-garde by Ben, who constantly declares that everythings is art. However, as Alocco is from the generation of conceptuals, he considers producing art by bringing colours and ready-made forms into play. Here we can recognize Buren's mobility. Alocco has been working in this direction for ever twenty years, and has now reached a level of virtuosity that rivals the Supports-Surfaces partners, most of whom have given up the theoretical path. At the time, Marcel Alocco was already attracted by the aesthetic, and has since then remained true to himself. Otto HAHN L'Express, Paris 9/15 mars 1990.
Un intermédiaire de la vision écrite-parlée
La liaison idéogrammatique en soi n'est pas une liaison logique, mais formelle. Elle fait allusion à la logique mais n'opère pas à travers elle. Son contact avec la réalité est direct, et solidaire à travers les formes primaires (naturalistes) des images, à l'exclusion de toutes articulations. Sans affronter les problèmes de sensations et de perceptions; simplement elle les utilise. Il n'y a pas au premier abord de possibilité d'illusion, mais des coups à combiner selon leurs potentialités. L'associer paraît avant le faire. Rapport entre les "propriétés" et les "relations" de la chose avec la chose. La propriété concerne la forme: elle n'a pas de structure; elle est motivation. Elle est le siège d'une ou de plusieurs caractéristiques: le prétexte pour Marcel Alocco. Ainsi le "nom" (le signe de la chose), pour entrer dans le réel, peut recourir à diverses techniques: d'un tachisme aux limites du procédé automatique, à un diagramme, à une succession narrative. Le sens vient ensuite, de la relation qui convoie la forme vers la consistance d'une proposition élémentaire. La grammaire de l'idéogramme est la combinaison de deux ou plusieurs choses, en fonction de l'accord sonore, qui peuvent aussi révéler des rapports réels (fleur et feu). La fleur rouge du feu comme image de l'alchimie. Même si le monde est infiniment complexe, de façon que chaque fait est composé d'un nombre infini d'états de choses, alors même ils doivent être objets et états de choses. Et Alocco choisit les siens entre la probabilité de la langue et les formes de la réalité. Daniela Palazzoli Milan, Novembre 1967 * Publié dans le catalogue de l'exposition "Alocco, Idéo-Grammaire, chapitre premier 1966-1967" Galerie A. de La Salle, Février 1968
Un intermedia della visione scritta-parlata
Il nesso ideogrammatico di per sè non è un nesso logico, ma formale. Esso allude alla logica ma non opera attraverso di essa. Il suo contatto con la realtà è diretto, e avviene attraverso le forme primarie (naturalistiche) dell'immagine, al di fuori di ogni articolazione. Non affronta problemi di sensazioni e di percezione; simplicemente li usa. Non ne di fronte possibilità d'illusine, ma dati da combinare secondo le loro possibilità. L'associare vienne prima del fare. Rapporto fra le
" proprieta " et le " relazioni " della cosa con la cosa. La proprieta riguarda le forme : essa non ha struttura nè motivazione. E' la scelta di una o alcune caratteristiche : il colore per Marcel Alocco. Cosi il (il signo della cose), per realizzarsi, puo ricorrere a diverse techniche: da un tachisme, al limiti del procedimento automatico, a un diagramma, a una successione narrativa. Il senso gli viene poi, dalla relazione, che convoglia le forme verso la consistenza momentanea di una proposizione elementare. La grammatica dell'Ideogramma è la combinazione di due o più cose in base alle loro assonanze sonore che, possono anche rivelare rapporti reali (fleur et feu). Il fiore rosso del fuoco comme immagine dell'alchimie. Anche se il mondo è infinimento complesso, cosi che ogni fatto è composto d'infiniti stati di cose, anche allora vi debbono essere oggetti e stati di cose. E Alocco si sceglie i suoi fra probabilità della lingua e forme della realità. Daniela Palazzoli Milan, nov. 1967

 

 

Le laboratoire de l'insensé
Il faut donc prendre l'artiste plastique sur les faits, non le prendre aux mots. Nous sommes concernés par ce qui est produit, non par l'intention de produire que nous (se) raconte l'artiste. Alocco, "In-scription d'un itinéraire" (1970) L'exemple est connu: quand les ciseaux découpent une feuille de papier ils attaquent sans discrimination à l'envers et à l'endroit. Pourtant l'envers n'est pas l'endroit et, parfois, ce qui est inscrit d'un côté ne possède aucun rapport avec ce qui est inscrit de l'autre. Faut-il, alors, prendre Alocco (l'artiste plastique) pour ce qu'il crée ou (écrivain) pour ses réflexion écrites? Mieux encore, faut-il le prendre pour ses motivations et ses désirs ou bien pour l'impact particulier de son œuvre sur le champ de la peinture? Serait-il pourtant absolument nécessaire de choisir? Le clivage s'avèrerait-il si prononcé? Ne pouvons-nous pas constater l'existence d'un "discours continu" qui est celui de la vie de l'artiste et qui contiendrait, sans exclusion ni opposition, envers et endroit? Il me semble illusoire de vouloir considérer l'oeuvre, uniquement selon l'un de ses aspects. Illusoire, contraignant, appauvrissant et naïf. Mais la masse des interventions et des informations (souvent par simple souci didactique) concernant l'art n'est-elle pas bâties sur des éléments dont l'évidence masque la fragilité? Ne voit-on pas la réflexion bannie au rang de curiosité déplacée? Soumis aux pressions et sollicitations les plus étonnantes et inattendues, pouvons-nous toujours exiger de l'artiste qu'il garde le sang-froid et le recul nécessaires à son auto-analyse? Devant l'œuvre et les écrits de Marcel Alocco je ne peux pas cacher un double sentiment d'enthousiasme et de perplexité. Enthousiasme parce qu'il a su dépasser les impasses où sombrèrent tant d'autres et agrandir sans cesse le territoire de ses recherches. Perplexité parce que, à maintes reprises, il semble minimiser, voire ignorer, l'importance de l'ouverture contenue dans son travail. La référence permamente au circuit d'avant-garde et le besoin de se démarquer en seraient les causes que cela ne m'étonnerait guère! Je voudrais que ce texte -extérieur et analytique- même s'il est condensé et bref, puisse devenir source d'éclatement de contradictions et de paradoxes et, si possible, lieu de connaissance où cette œuvre riche de découvertes dont les implications sont loin d'épuisement se dévoile un peu plus. Il me faudra pour cela reprendre le travail présenté par Alocco depuis 65 et les textes qui l'accompagnent pour en dégager les coordonnées implicites. En 66-67, avec l'Idéo-Grammaire, Alocco s'attaquait aux problèmes d'une "laison formelle" traduite dans la "combinaison de deux ou plusieurs choses en fonction de l'accord sonore" . Langage et réalité constituaient les deux termes de l'équation. Il s'agit déjà, peut-être encore à l'état embryonnaire, d'une question de sémiotique (de reconnaissance et de désignation). Dans "In-scription d'un Itinéraire" (1965-70) par la répétition, la détérioration et le brouillage "la méthode envisage la transformation d'un message et met en évidence que le travail ne vise qu'à une analyse de cette transmission". "Le signe renonce à véhiculer un discours qui serait unique et propre à l'artiste" . Il veut connaître le "fonctionnement d'un signifié au sein du statut de l'œuvre". Si la préoccupation demeure d'ordre sémantique (axée ici plutôt sur la communication, la connaissance et la position au sein du statut) et si le champ de recherches se réduit volontairement à la répétition de signaux ("création d'un modèle de lui-même qui se modifie tout en persistant dans son identité conceptuelle de signal distinct") il y a pourtant l'ébauche d'une contradiction interne, l'intrusion d'un paradoxe pas encore perçu par l'artiste. Pour constituer "un art référant à lui-même" Alocco sera obligé de faire appel à la culture, à la reconnaissance. Les signes ne sont pas neutres, ils sont chargés, et même si le discours n'est pas "unique et propre à l'artiste" il n'en est pas moins vrai que sa caution, viabilité et degré de plausibilité s'inscrivent dans le contexte même du discours culturel d'une époque tel qu'il peut être reçu, maitrisé et dynamisé par Marcel Alocco. Ceci nous permettra sûrement de comprendre la trajectoire en apparence heurtée et imprévisible de son œuvre et de lui trouver la cohérence dont toute œuvre a besoin. Dans "La Dé-tension" (1972) il semble qu'il soit question entre autres choses d'une critique à certaines tendances prédominantes de la peinture française contemporaine dont les théories, se disant fondées sur Marx, Freud et Mao, méneraient à l'impasse, puisque "à l'inconscient productif on a substitué un inconscient qui ne pouvait plus s'exprimer" . S'il nous était possible de remplacer inconscient productif par code culturel ouvert, nous trouverions une première réponse à la contradiction interne décernée dans l'In-scription. Choisissant l'inconscient productif, Alocco va ailleurs jeter une vive lumière sur son travail le plus récent, le Patchwork, puisqu'il s'agira non plus d'effacer l'artiste mais de refuser une forme de raisonnement qui fermerait tout accès à l'inconscient, ce dangereux gouffre à surprises. Alocco se cache encore derrière les démonstrations pragmatiques et didactiques et les citations parfois remarquables qui permettraient apparemment de mieux comprendre sa démarche. Il dit, par exemple, que " la tension en voilant (variant) le signifiant "dévoile" l'appartenance idéologique du signifié" 4 . Cela nous renseigne sur un autre élément organisateur de son œuvre: l'opposition farouche à toutes les tendances qui, à ses yeux, sont devenues des formalismes. Dans La Peinture Déborde, même s'il apparaît, "le manque -dans son image- du peintre (ou de la culture) imagé", même s'il n'y a "pas de soudure possible" puisque "l'un est fait de séparations et ce qui unit indique aussi la frontière" on peut se demander s'il n'est pas arrivé à cet "engagement total" dans lequel "l'existence d'un rapport entre divers morceaux d'un artiste, fragments d'un discours se dégageant du discours continu" 4 finit par révéler le discours écrit comme un désir de provocation, ascèse volontaire, distance, écran brouillant les pistes. Alocco indique sans cesse, dans son travail, depuis 65, le refus du discours unique. Il insiste sur l'analyse du signifié, l'écriture sans référence au réel, la répétition, le modèle de soi-même, l'objet superflu, l'effacement de la couleur, la fuite au format banalisé, la transformation du signe, le simulacre de présence, l'inscription insensée, et, de nouveau, l'effacement. Le Patchwork serait le point d'aboutissement nécessaire de cet itinéraire singulier. Il serait le moyen efficace de l'effacement de l'image, de la couleur et de l'artiste comme artisans privilégiés de l'œuvre, il les relèguerait au rang d'outils impersonnels, coupés de toute intervention branchée sur l'imaginaire. Or je vois dans cet itinéraire insensé une permamente et obsessionnelle quête de la présence imaginative, du plaisir productif, de la totalité dynamique et, par conséquent, évolutive, et je trouve dans le Patchwork, dans ce dérisoire hissé à la dignité de création, une des issues possibles de l'impasse à laquelle avait conduit l'exclusivisme d'un champ de recherches (matérialiste et poétique) bâti uniquement sur les éléments d'inscription (espace, cadre, châssis, toile, couleur, dessin, forme outil). Elle harmonisarait la recherche matérialiste et la poétique et déboucherait à nouveau sur l'imaginaire. Effacement? Dialectique déchirante (puisqu'en contre-courant et contre-passion) se cristallisant dans la révélation presque insoutenable (puisque refoulée) d'un moi-inconscient producteur de surprises. Un texte4 écrit en mars-juillet 74 donne la dimension exacte de cette révélation. Alocco y parle de "la lente et comme cérémonieuse gesticulation de l'aiguille pénétrant les deux tissus opposés face à face, sautant les franges de la déchirure, pointée soudain vers le ciel comme une interrogation puis replongeant dans la matière, reprenant le tissu dans ce mouvement en spirale que schématise le ressort et qui relie les pages de certains cahiers. Le tissu s'étale sur mes jambes, forme un tas à mes pieds, et je me découvre comme le pêcheur travaillant de l'aiguille les voiles ou les filets(...) enseveli à demie, avec le geste précis et large du bras tirant l'épaisse aiguille d'acier luisant, sur une longueur à l'échelle du drap -qui déborde le corps- à l'échelle de la fente à joindre, de la ficelle à tirer, jusqu'à ce que la main monte plus haut que la tête". Egidio Alvaro Paris, novembre 1974 * Synthése d'un cours en portugais publiée en polycopié à Porto; la version française a été publiée à l'occasion d'une exposition personnelle Galerie "Le tigre de papier", Marseille, février 1976. 1. Daniela Palazzoli. Un intermedia della visione scritto-parlata, 1967. 2. Catherine Millet. Préface à In-scription d'un itinéraire, M. Alocco, Galerie A. de la Salle. janvier 1971. 3. Gilles Deleuze et Félix Guatari. L'anti-œdipe, capitalisme et schizophrénie. Ed Minuit, 1972. 4. M.Alocco. La peinture déborde. Catalogue Patchwork, Galerie A. de la Salle, 1974.
A medium in written-spoken vision
The ideogrammatic connexion is not in itself a logical bond but a formal one. It refers to logic but does not operate by it. Its contact with reality is direct and is dependent upon the primary natural forms of images, to the exclusion of all articulation. It does not face the problems of sensation and perception, it simply uses them. There is not at first sight any possibility of illusions but only moves to be combined according to their potential. The association comes before the act. The connexion between the " properties " of the thing with the thing itself. The property concerns the form : it does not itself have any structure; it is a motivation. At its base there are one or more characteristics, i.e. for Marcel Alocco it is the pretext. Thus, to become real, the "
name "(the sign of the thing) can have resort to various techniques, from tachism to limits of an automatic procedure, to a diagram, to a narrative succession.The meaning comes afterwards from the relation that conveys the form towards the consistency of an elementary proposal. The grammar of the ideogram is a combination of two or more things in function of sonorous harmony, which can also reveal actual relationships (fleur et feu) : the red flower of the fire as an image of alchemy. Even if the World is infinitely complex so that each fact is made up of an infinite number of situations they must even then the be objects and situations. And Alocco chooses his own among the probabilities of language and the forms of reality. Daniela Palazzoli Milan, November 1967

C'est ainsi que le travail d'Alocco se caractérise et ceci a deux conséquences aptes à le particulariser encore plus précisément parmi les recherches d'avant-garde. La première conséquence est que les propositions d'Alocco, bien que pourvues avec évidence d'une fonction didactique, ne se réduisent pas pour autant à une proposition mécaniquement démonstrative. Les permutations subies par le signe permettent d'apporter une connaissance progressive et non statique. La méthode d'Alocco est en perpétuel renouvellement puisqu'elle crée elle-même de nouvelles situations. Une telle pratique permet le décrochage théorique grâce auquel l'avance se fait. D'autre part, la ligne directrice d'Alocco consistant à suivre "les structures d'évolution du message", celui-là est amené à tenir également compte des différents supports se relayant lors de cette évolution. L'action d'Alocco concerne donc autant la Peinture que l'objet utilisé comme moyen d'expression. Non restrictif, ce champ d'action englobe également l'inévitable étape linguistique. Pour Alocco comme pour quelques artistes "conceptuels", le langage servant à élucider et à faire assimiler l'œuvre d'art est une part intégrée de cette dernière. Catherine Millet Paris, janvier 1971 *Publié en préface à "In-scription d'un itinéraire, 1965-1970" (Gal. A de La Salle, Vence, janvier 1971)

Processus & assemblage
" Le peintre n'est pas représentable parce qu'il est hors du dessin et qu'on ne se proctraiture jamais" (Antonin Artaud) Deux pièces, comme on dit d'un costume, déjà corps comme peau travestie, couturé de ses images et du dehors. Marcel Alocco continue au patchwork, c'est-à-dire à (nous) brouiller (avec) la culture. La première, à partir d'un Mondrian: la référence distordue. Une fois le tissu replié, découpé comme par avance, la couleur pulvérisée, le peintre n'y coupera pas. "Bons baisers" de Matisse: "Dessiner avec des ciseaux, découper à vif dans la couleur". Un travail de "première main". Elle coud, la couleur, elle s'y déchire, pervertie par l'adjonction de tissus étrangers, industriels qui nous dévoient mieux. Justement, ça saigne. Matières-couleurs charrient barbaques, crachats, glaviots. Attention la peinture fraîche déborde. Seconde pièce, même découpe, dégaine, montage de référents: une femme de Matisse, le cheval de Lascaux, un idéogramme qui signifierait "la littérature", sa parole impossible, et, dominant le tout la reproduction élargie de la figure (initialement miniature) du poète chinois Li Po par Liang Kaï (imaginer ici Alocco en félin, accrochant ce fantôme dans les découpes et coutures de la toile, s'y accrochant lui-même, affrontant son propre morcellement à celui de la couleur). Il y a là un brouillage évident contre les médias, non seulement parce que s'y cousent, au sens fort, nos images culturelles dominantes, mais parce qu'elles s'y exp(l)osent comme information déchirée, décousue, défaite, chargée de négativité. Une sorte de tatouage politico-pictural du corps et de ses mémoires: une peinture de la chair contre le verbe. "Ce qui est lumière me regarde, et grâce à cette lumière, au fond de mon œil, quelque chose se peint". (Lacan) Patrick Rousseau octobre 1978 * Publié dans le catalogue Processus & assemblage (Alocco, Buraglio, Haldorf, Limérat, Luquet), "30" Rue Rambuteau, Paris, Novembre 1978.

Dix ans de Patchwork
Le créateur puise aujourd'hui dans un flot considérable d'images et de signes. Ils sont présents autour de lui avec surabondance dans les éléments de la vie quotidienne. Ils sont présentés et classés dans une sorte de pédagogie de l'histoire au sein des musées. Aussi forts dans les musées d'archéologiue que dans les musées d'art. Aussi prenants dans ceux qui explorent les origines de la société industrielle que dans ceux qui explorent les origines de l'homme. De ces fragments du passé, placés de manière synchrone dans le présent culturel, Alocco constitue son patchwork. Le créateur puise aujourd'hui dans un ensemble complexe de techniques et de matériaux. Il peut choisir le plus sophistiqué de l'électronique ou de la vidéo, ou le plus élémentaire de la pierre levée, de la main dans la boue, du fil teint. De ces fragments techniques et matériologiques placés sur un même plan qui télescope les civilisations aborigènes et l'exploration spaciale, Alocco a choisi de confronter la pratique picturale et la pratique textile. Il se situe au point de départ de l'une et de l'autre. Or, paradoxalement, Alocco adopte une attitude plutôt marginale. Malgré tous les synchronismes culturels, tous les synchronismes techniques, très peu de plasticiens mettent en rapport dans leur travail les sphères culturelles. Bien peu même parmi ceux qui, en France ces vingt dernières années, ont engagé l'analyse de leur support, de leurs gestes et l'origine des signes. Le travail d'Alocco reste pour moi sur une proposition déclarative très significative": "La peinture déborde". Ce qui veut dire tout autant: elle a perdu son cadre et son châssis traditionnels pour déborder de la toile et tendre vers l'illimité. Elle a débordé le cadre d'une image personnelle et d'une signature, en réincorporant des signes aussi différents que ceux des grottes de Lascaux, des femmes de Boticelli ou de Matisse, que l'on a l'habitude de lier à l'histoire de l'art, que les images quotidiennes, comme le sigle des PTT ou celle de Mickey mouse. Elle a, enfin, décidé d'avouer l'assemblage trame-chîne de son support. Farder la toile ou la teindre. Tendre la toile ou la coudre. Des choix aussi opposés faits en faveur de la mémoire du matériau, doivent frapper tous ceux que le textile fascine dans son passé et son actualité. Reconsidérer le geste individuel du peintre à l'épreuve de la trace sur la paroi d'une grotte. Le reconsidérer en le confrontant au motif textile pris dans une combinatoire complexe mais de propagation répétitive. Economiser chaque fil pendant le décalage des éléments du tissu. Détramer le support pour confronter l'image portée par les fils verticaux et celle avouée par les fils horizontaux. Reconsidérer à tel point le support de manière à lui faire faire tapisserie par le dedans et non plus de l'extérieur. Ce sont des aveux. Aveux que le pouvoir de subversion du tissu est réapparu de lui-même contre tous les préjugés historiques, contre toutes les survalorisations sociales de l'artiste-peintre, que le tissu gardait une mémoire intacte de son passé occidental et de son passé extra-occidental, pour contester le clair-obscur, la perspective et la représentation et faire avouer son intériorité même. Alocco, dans une économie de moyens (et de restes) nous fait relire à l'envers certaines formes de teintures comme l'ikat. Il reste avec entêtement à l'orée de deux mondes qui sont en train de se rejoindre après des siècles d'ignorance. Son attitude a valeur déclarative, certes, mais aussi de réconciliation. Ce sont les plus intéressantes. Michel Thomas (1983) * Publié dans l'invitation de l'exposition "Dix ans de Patchwork" au "30" rue Rambuteau, Paris, en février 1983.

 

Eloge d'Alocco
Pour mémoire, de mémoire. Les trous trahissent, bons ou mauvais vides que rien ne pardonne, même la réinvention, l'invention. Je me souviens d'un travail méticuleux, d'une voix douce, d'une démarche posée dans l'air remuant d'époque, au fond tout semblait arriver en même temps. Au milieu de la profusion formelle, d'une jubilation nouvelle, citer Chirico restait un crime. Alocco ironisait-il sur la pseudo-planéité du plan1, visiblement il n'ignorait pas la théorie de l'Information, il souscrivait à l'Œuvre ouverte, partageait certaines préoccupations de Supports/Surfaces mais probablement pas sa critique de la représentation. Pire, dans ce contexte-configuration, il s'intéressait à la figure... humaine. Le peintre a conçu lui-même un signe stylisé, sorte d'emblème anthropomorphe qu'il peint sur une toile discontinue, bandes blanches ou colorées, peintes ou non, mais ce choix de couleur est identique pour une même toile dans une série de six. Le signe est peint ou réservé en travers de plusieurs bandes, toutes les bandes -horizontales- ayant même largeur et même espacement, celui-ci égal à celle-là. Pouvaient varier la couleur, s'inverser la couleur peinte et la réserve, je ne sais plus exactement quels paramètres manipulait Alocco, sa légitimation et son comment, je garde en mémoire l'expérimentation. Les vides du signe en perturbaient la vigilance. Relation de quel ordre entre le vide et l'imagination? Biologique & culturelle. Mais que devient cette question dans la peinture, après elle, entre l'émotionnel et la raison, la mémoire et le rien du tout ? Comme une allégorie du spéculaire lui-même dans la tache aveugle de l'anthropologie. J'ajoute, hypothèse invérifiable cela va sans dire, que cette disposition discontinue des bandes et les possibilités d'inversion, au-delà ou en deçà de l'appareil gestaltiste, mime peut-être les structures connexes de la lumière et de la vision. Dans la fascination d'un blason ontologique fabriqué, Alocco expérimentait notre condition corpusculaire et ondulatoire, notre impasse mentale de bête dessinée-dessinante, une espèce d'occupation de l'espace par la masse profil. A sa façon, il envisageait la peinture. Michel Vachey 1984 * Texte paru dans le catalogue "Ecritures dans la peinture" volume 2, CNAP-Villa Arson, Nice, 1984. 1. Ndlr, 1997. Dans le contexte d'époque, il faut entendre "le plan de la toile". (Cf. M.Alocco, La (Dé-)tension, pratique du corps pictural, 1971).

 

 

 

...et alors,
comme issu d'un rendez-vous qui vient d'être renvoyé, comme avançant sur une avant-scène en voie d'équipement, comme entrant et sortant là où entrée et sortie ne sont plus que bévues risquées du hasard, prend couleur ce signe qui se multiplie par à-coup, qui imperceptiblement s'avance, est ici, comme un arc sur le fond depuis peu embrumé, là où il est maintenant en vue, là où il est encore disparu laissant une absente permanence, une prophétique permanence découper le fond, qui va et vient toujours rémanente, qui tout juste apparaît entre les cirrus réunis par la seule condensation de l'entour, sortis tels des noctambules en plein soleil, cette fois effleurés et trainés après lui, entre l'œil destitué qui ahanne à suivre, tendu en cet instant pour glisser entre les signes, juste quand il défile au rythme des années-lumière, avant son signal qui a devant lui tout l'espace et tout le temps nécessaire, confondu dans les mailles d'une brume impersistante, d'une aveuglante pénombre, jusqu'à pénétrer le signifiant dans l'attente du déclic, attendant que l'objectif s'entrouvre pour se retrouver négatif, face à face, à l'extérieur d'un fond dissous en échec et mat, pris par surprise par la tache d'air qui déjà s'agrippe à l'extrémité inaccessible, comme un poids en absence de poids, comme une coupure nette en absence d'interstices, comme un cirrus mis en question sous la loupe qui, à cet endroit précis, justifiant le signifiant de son espace approximatif, procède à la mise à feu, dans son temps à la fin présent, dans son temps présent, dans SON temps, juste quand, précipités de toutes parts, espace et temps s'annulent laissant en lieu un signe approximatif pour trace d'éloignement Ferdinando Albertazzi Publié dans la version originale italienne dans la revue ANT. ED. n°4 Turin, Juillet 1969.
Il y a le châssis...
Il y a le châssis, la toile, les formes, les couleurs. Mais chez Marcel Alocco, ces matériaux de la peinture traditionnelle servent à mettre en évidence sous forme plastique le rapport qu'entretient un signifiant avec ses propres détériorations; la toile devient moment dans le temps et l'espace: elle est notation de la modification d'un même message lorsque le signifiant subit, sur un champ donné, plusieurs étapes détérioratrices. L'aspect rétinien que s'acharnaient à détruire, par des artifices techniques, Yves Klein, le Nouveau-Réalisme et l'anti-peinture de Michel Parmentier, devient de ce fait, secondaire; Alocco entend ainsi opposer à ce qu'il estime être des dérobades, la réalisation d'une destination nouvelle de la technique picturale. Raphaël Monticelli Janvier 1969 * Catalogue de l'exposition "INterVENTION" (Alocco, Dolla, Saytour,Viallat) Circolo La Fede, Rome, février 1969

Texte de l'amitié
Tous nous lisons la communication dont le sujet n'est autre en fin de compte que notre propre vie Des regards furtifs jetés sur le passé le présent l'avenir nous servent comme alibi de la nature du temps Si l'on aborde le Thème ce n'est qu'en nous référant au Moins Puissants, c'est à dire aux années d'enfance On interroge l'arbre la maison le soleil la figure humaine qui se déplace et crie et parfois, imitant l'Impressionnisme, un champ orné de fleurs rouges, des femmes et quelques ombrelles Et voilà toute faite la Représentation On oubli le Saisissement on oubli le premier arc de cercle tracé de deux doigts sur le sable (mais la Gyre continue et n'est pas prête à marquer le pas) on feint la durée la vérité l'interrogation des marges où l'on aperçoit des objets de platitude et leurs images dans le miroir du Fleuve C'en est autre chose bien autre chose que le désir de volonté de M.A. (non la volonté de puissance de Nietzsche) Il se doit de nous conduire que dit-il au Dernier jour et au jugement car entre nous Marcel rêve de Michel-Ange (ou plutôt de Léonard de Vinci sa préférence) Je le nomme le Voltigeur Suspect veut-il réellement monter le Cheval? Je me pose la question connaissant sa sincérité. En outre il pense expliquer le Un en nous faisant appréhender le Multiple sans peut-être se poser la question si l'autre n'est de l'un que la vision nocturne Alocco philosophe trahie la philosophie poète il trahit la géométrie Il oublie que le Cercle ne survit que dans l'attente de la chose à venir que la Ligne est l'éclat qui nous dévoile l'horizon Néanmoins face au fait son désir d'exhibition l'emporte dès l'entrée de la citadelle et son soi-même il le transforme en flammes Il brûle la matière et déchire le néant et réduit en cendres ce que l'on dit être permanent et tout cela pour en revenir au principe Découdre et recoudre démiurge il défait et refait le monde Signifit-il que son Interrogation n'a pas encore de réponse? je le crois que l'anecdote de son œuvre n'est que le seuil au-delà duquel se trouve l'objet dominateur? Je le crois que pour lui l'Apocalypse est pour bientôt alors qu'il est de tous les jours? Demande ancienne comme le jour et la nuit comme l'onde marine et les vents Dans la vélléité du temps elle est toujours présente chose due par la permanence et jamais rendue Un réseau de signes que l'œuvre de M.A. Ni gratuité ni nécessité simple constat d'exister Ni vacuité ni déficience Désir d'être à même l'espace déchirant celui-ci et le rendant entier à nouveau à mesure que l'ombre de la beauté avance sans même prêter l'oreille à ce que lui voudrait souffler Thanatos Un jeu d'éternité joué sur le Tissu que l'œuvre de Marcel Alocco? Une leçon de vie? Il se pourrait bien Il se pourrait bien Carmelo Arden Quin Paris 1988 *texte inédit

La Peinture en Patchwork
Morceaux choisis
Paradoxes en œuvre La Peinture en Patchwork, c'est d'abord un principe paradoxal d'éparpillement/unification... Le premier geste du Patchwork d'Alocco, ce n'est pas de réunir des fragments qui existent, c'est de déchirer une toile sur laquelle il a préalablement déposé des images, c'est de se constituer un stock de fragments dans lesquels la déchirure de la toile provoque celle de l'image... L'éparpillement produit ainsi un traitement indifférencié de l'image et de l'un de ses outils, son support, de sorte que leur distinction devient caduque. La Peinture en Patchwork, c'est ensuite un principe paradoxal de décomposition/composition... L'éparpillement de l'état initial du tableau détruit la composition première; le remontage des fragments, tendanciellement aléatoire, propose une composition autre, dans laquelle le regard n'est pas guidé par le vouloir-composer de l'artiste mais par les ruptures entre fragments, son vouloir rompre, ainsi se crée un espace particulier qui met le regard en mouvement, et qui est le lieu où se joue symboliquement notre rapport quotidien aux ruptures d'espaces...En d'autres termes l'espace du Patchwork d'Alocco, c'est le lieu nouveau dans lequel se brise le schéma gauche/droite/Haut/bas, il mlarque la volonté de donner un espace sémiotique nouveau. Le Patchwork, c'est encore un principe paradoxal de montré/caché... L'image initiale brisée par la déchirure se trouve recousue dans de chimériques compositions, elle est à la fois elle-même reconnaissable, et autre se créant de la rencontre avec d'autres. En même temps, la couture joint les fragments, désigne leur séparation, doublement elle s'affirme et, s'affirmant, dit que ce qui est joint l'est à force, que ce qui est unit pourrait ne pas l'être... Le Patchwork, c'est aussi un principe paradoxal de traitement non seulement d'images et d'espaces, mais de temps... A côté de traces comme hâtivement jetées, de gestes brusques, de bombages, d'empreintes, c'est la lenteur de la couture, son rythme, sa répétition, ou celle encore du détissage et de ses traitements où l'image s'estompe, se fragilise et en même temps se charge de temps et de cette charge de temps s'ancre, curieusement d'autant plus présente que l'artiste a passé plus de temps à l'absenter... Il y a enfin dans le patchwork ce paradoxe qui fait que sans arrêt, au fur et à mesure que le travail se développe, ce qui semblait évacué revient: si par exemple, la déchirure traite le problème de la composition, elle ne le dépasse, ni ne l'occulte bien longtemps; épisodiquement, revient dans le patchwork le problème de l'organisation interne du fragment, et du rapport que cette organisation rntretient aux limites.
La Peinture en Patchwork
Morceaux choisis (suite )
Si, encore, la couture permet, en tenant les pièces les unes aux autres, de travailler la question de l'accrochage et de la tension, c'est pour poser bientôt à nouveau celle du rapport au mur.Les techniques du patchwork et du détissage semblent se développer en dehors du rapport au châssis: elle supposent que la toile soit travaillée libre, les pièces produites gagnent à être présentées librement; pourtant le châssis peut redevenir nécessaire par le fait que l'accentuation du détissage conduit à des œuvres ténues, minimales, à la structure extrêmement fragilisée. Du même coup sont réintroduits deux éléments récurrents dans l'œuvre d'Alocco: le rapport entre châssis et construction/composition, et entre le châssis et la transparence.C'est le double rapport qui, vraisemblablement, a induit la transformation des traces sur la toile: leur minimalisation. Cette série de paradoxes, paradoxalement cohérente, assise sur quelques unes des problématiques majeures de notre temps, donne à l'oeuvre d'Alocco, son énergie - j'entends le principe de son mouvement. C'est parce que tout cela l'anime qu'elle accroche notre regard et que notre regard y aborde à des rapports inattendus entre images, techniques, supports, marquants, qui le mettent à la fois en présence et en manque, en reconnaissance et en recherche. Une certaine incertitude C'est à la construction de ces espaces tremblants, incertains, sur lesquels nos traces hésitent entre leur statut de signe et leur réalité de fait, entre image et marque, qu'Alocco fait oeuvre. Peut-être était-ce déjà cette hésitation sur le statut des genres artistiques qui l'avait attiré dans le mouvement Fluxus, dont il fut, dans les années soixante, un participant actif. Jeune poète, il avait, au tout début de la décennie, fondé et animé la revue "Identités", rare exemple d'une revue de province pleinement inscrite dans les mouvements artistiques internationaux de l'époque (Beat-Génération, poésie japonaise, Lettrisme, Pop Art, Nouveau Réalisme, Fluxus...). Les lecteurs pouvaient y découvrir l'écriture de Dadelsen et de Claude Simon, l'une des premières réflexions sur l'Ecole de Nice, des numéros spéciaux sur le Nouveau-Réalisme, des interventions de Ben.C'est ainsi que, collaborant depuis 1958 aux publications Tout de Ben, il entre en contact avec le mouvement Fluxus, mouvement héritier du dadaïsme, via la présence de Duchamp aux U.S. durant la dernière guerre, marqué par l'enseignement de Cage, sensible à la philosophie Zen, profondément ancré dans la réalité et les problèmes de la société de consommation. Le mouvement Fluxus est de 1962 à 1968, représenté et illustré dans la région niçoise par des artistes comme Filliou, Brecht ou Ben. Dans ce cadre, Alocco propose des actions, gestes, concerts, happenings, spectacles éphémères où se dilue la distinction entre les genres artistiques. Un concert pouvait ne pas donner à entendre une pièce musicale, mais, par exemple le son du velours vert pour reprendre l'un des events d'Alocco où l'on voit l'éxécutant déplier sur scène une pièce de velours... rouge. Glissements des genres esthétiques qui doivent bien figurer les glissements de notre perception du réel, notre incertitude quant à la validité du rapport qui s'établit entre le réel et les espaces du sens… débats. Peut-être était-ce encore cette même incertitude sur le statut des genres artistiques, qui a conduit Alocco à prendre part, dans les années qui suivirent, aux débats et aux travaux qui présidèrent à la création de l'une de nos dernières avant-gardes artistiques reconnues. Les échanges que cette participation suppose, se développaient soit dans des contacts individuels, soit dans la création de structures ou lieux comme la revue Open ou le groupe INterVENTION. Ainsi, d'une certaine façon, prenait forme le besoin de contacts et de mise en relation dont Alocco témoignait à l'époque de la revue Identités. Dans le groupe INterVENTION, notamment, se retrouvaient et pouvaient échanger des disciplines, des tendances et des générations différentes: théâtre, poésie, sociologie, artistes d'une abstraction construite et d'autres plus préoccupés de matières, de Viallat et Saytout à Arden Quin, Miguel, Charvolen ou Maccaferri. Ces débats et travaux portaient sur le statut de cet espace particulier que constitue le tableau, la toile traitée par le peintre: on peut comprendre qu'il s'agit, d'une certaine façon, de l'un des aspects de l'incertitude dont je parlais plus haut. Le rapport entre le réel et cet espace du sens spécifique qu'est le tableau, comment s'établit-il ? Comment les moyens et outils de la peinture interviennent-ils dans la production de l'espace plastique ?
Questions de Quels sont d'ailleurs les constituants de cet espace ? Ou, si l'on préfère, qu'est-ce qui fait qu'un espace physique quelconque finit par se transformer en espace de l'art ? Débats qui ont accompagné toutes les périodes historiques de redéfinition de l'art, qui ont fondé, dans la pensée, toutes les aventures où s'est transformée la pratique de l'art... . Sans remonter à la réflexion explicite qui tend l'art grec, ou à celle où se construit la représentation de l'espace de la Renaissance, il suffit de faire référence à toute la réflexion dans laquelle se construisent des mouvements comme l'Impressionnisme ou le Cubisme, à des constructions comme celle de Maurice Denis ou de Yves Klein pour se convaincre que c'est au moment où se développe ce type de débats que l'on cesse de faire académiquement de la peinture, pour faire créativement la peinture. Et c'est sans doute encore cette même recherche d'une redéfinition du statut de la peinture, de ses outils, de ses constituants qui, après avoir conduit Alocco dans les prémisses de Support-Surface, a mis en place ce que sa réflexion-pratique de peintre a de profondément original dans l'art de notre époque. Alocco oeuvre avec/sur notre perception de l'image, sur ce qui la définit comme image et comme image de l'art et sur les rapports qu'elle entretient avec le contexte où elle apparaît et avec les moyens qui la permettent. Lorsque Support-Surface théorise la déconstruction du tableau, lorsque'il cherche à en présenter les éléments constitutifs, il pointe trois réalités immédiates: le châssis, la toile, la couleur... Alocco introduit dans ces éléments au moins deux autres constituants à ses yeux au moins aussi importants: la tension (rapport de la toile au châssis, ou plus généralement du subjectile au support) et l'image. Pour ce dernier élément, l'approche est plus complexe: elle me paraît en effet relever d'au moins deux approches: l'image c'est d'abord le rapport entre la couleur et la toile (ou entre tout marquant et un subjectile). De ce point de vue, Alocco avance l'idée que "toute peinture fait image" et qu'il est illusoire de vouloir exclure l'image de la réflexion sur la peinture, et de la définition de ses constituants; mais l'image, ce n'est pas seulement le résultat de toute activité plastique, c'est peut-être surtout la totalité des représentations que nous véhiculons et par rappiort auxquelles immanquablement un artiste peint. moins l'image donc, que la somme iconographique: peut-être la notion d'intertextualité que met à l'époque en œuvre Julia Kristeva donnerait-elle l'idée la plus rapprochée de ce deuxième aspect de l'image dans la conception d'Alocco: de même qu'on ne saurait envisager l'écriture en dehors des rapports explicites ou non entre le texte en cours et l'ensemble des textes qu'il convoque, de même le peintre travaille avec, sur, et par les images. C'est ainsi que l'introduction du Patchwork permet un traitement nouveau de l'espace plastique et du rapport entre l'image et son support. Entendons bien qu'Alocco ne retient de l'artisanat du patchwork que le seul principe de la couture de fragments, qu'il s'agit moins de patchwork au sens technique du terme que de Peinture mise en Patchwork, au sens esthétique. De ce point de vue le patchwork c'est l'intégration à un travail sur l'image et le support de la pratique de la déchirure et du fragment héritée du collage, ou de la technique du cut up que l'on rencontre en écriture. C'est ce type de préoccupation, associé à son rapport à des mouvements comme Fluxus qui détermine chez Alocco une attitude autre que celle des gens du groupe Support-Surface dans sa conception de l'image comme dans le choix des procédures de transformation. A partir de là tout est particulier: le projet de l'artiste, la collecte et la disposition des fragments, les modalités de la couture... Raphaël Monticelli *Une première version (décembre 1991) de ce texte a été publiée dans le dépliant de l'exposition, "Le Patchwork, morceaux choisis" Maison des Comoni, le Revest-les-Eaux, (février 1992), puis dans le dépliant de l'exposition "Marcel Alocco, Fragments d'un itinéraire" Galerie Les Tanneries" à Nérac, (Juillet 1996). Une seconde version a été publiée dans le catalogue de l'exposition "Alocco, peinture en Patchwork" Espace Vallès, Saint-Martin d'Hères, (janvier 1993). Cette troisième version, fortement augmentée, figure dans le catalogue "Marcel Alocco, Pienture en Patchwork, quinze fragments" ,Centre d'Arts Plastiques de Royan, (Février 1995).
Déchirage
Mon cher Marcel, ...........................chez toi la couture souligne la présence et la conscience du tissu, cette prodigieuse conquête de l'humanité. Tu utilises des formes très reconnaissables, des emblèmes empruntés au musées, à l'histoire de l'art, mais aussi au dessin animé. On peut donc décoder ton œuvre selon divers degrés de culture. Ce qui m'a intéressé au début, c'est le thème du patchwork parce que c'était pour moi l'un des emblèmes fondamentaux de la culture américaine, avec le "quilt" dont il est question dans Mobile. Au fond mon problème dans ce livre rejoignait tes préoccupations: comment coudre tout ça ensemble pour que ça tienne? Dans le tissu nous avons aujourd'hui une sorte d'idéal de la continuité, mais à l'origine il ne pouvait être constitué que de pièces plus ou moins étroites et longues comme c'est encore le cas dans bien des régions. L'un des apports fondamentaux de la civilisation occidentale a été la conquête progressive du continu. Pensons à ces rouleaux vendus au kilomètre, dont peu importe la longueur puisqu'elle est telle qu'on sera forcé de découper à l'intérieur. De même le papier a d'abord été fabriqué en "formes", avant d'être produit en rouleaux énormes pour les journeaux redécoupés.On a chez toi tout un travail sur le déchirage du tissu. Ni découpure ni déchirure. Car il n'y a ni ciseaux ni accrocs. Tu sépares des pièces selon la technique ancestrale des vendeurs de drap. Puis tu les couds, mais en laissant bien apparentes cette couture et la séparation préalable. C'est pourquoi tu marques chaque pièce avec une image comme avec un sceau. Parfois déchirage et couture traversent une image. La suture rétablissant alors une continuité déchirée. A d'autres moments elle établit une continuité entre deux régions, deux images d'origines très différentes. Ces marques constituent une sorte d'alphabet général de notre culture, grâce auquel tu réalises des "patiences", un peu comme une voyante ou une tireuse de cartes Notre culture apparaît alors comme un jeu de cartes innombrables, mais où certaines sont plus révélatrices et plus fréquentes que d'autres. Tu as une pile et tu en tires des "donnes" en un certain nombre de rangées qui vont engendrer des histoires. Les emblèmes ainsi dispossés jouent un peu comme dans mes Matière de Rêves. Le système des colorations, coutures, textures anime ces idéogrammes d'autant plus efficaces qu'ils sont réduits à leur plus simple expression. Lascaux, Persépolis, Disneyland sont traduits par un certain nombre de traits fondamentaux immédiatement reconnaissables dans une technique de pochoir, et deviennent les éléments d'un tarot où nous déchiffrons nos aventures. Ton œuvre est également emblématique de la façon dont nous connaissons la réalité qui nous entoure. Pensons au rôle des drapeaux. Et la toile est libre chez toi tout autrement que chez les autres peintres, avec ses bords déchiquetés, frangés qui la font communiquer avec l'extérieur. De plus le tissu se fait souvent transparent, s'assouplit. Tout ces échanges entre continuité et discontinuité rappellent certaines considérations théoriques des physiciens modernes. Enfin l'origine italienne de ton nom souligne une référence à la Commedia dell'Arte. Chacune de tes œuvres est un habit et même un manteau d'Arlequin Michel BUTOR 1993 * Texte publié dans la catalogue "Marcel Alocco, Treize fragments ou la Quarantième" Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain, Nice Juin-Septembre 1993.
Beaucoup de figures hantent...
Beaucoup de figures hantent les Ecoles de Nice. La déconstruction du sujet par le support domine les tendances minimalistes dans une sorte de miroir paradoxal et contradictoire par rapport aux manipulations des Nouveaux-Réalistes. Marcel Alocco semble le lien couturé entre ces deux extrêmes. C'est que, chez lui, le poète domine le réflexif. D'autre part, l'artiste n'a jamais renoncé aux références qui marquent l'histoire des signes dans nos civilisations. Les liens ne cessent de se continuer, de se tresser et de se défaire; les choix de Marcel Alocco consistant à réaffirmer sans cesse la liaison avec "des métaphores-phares" qu'il désigne dans des "images-forces" tombés dans le domaine commun, comme les taureaux de Lascaux, l'Adam et Eve de Cranach ou tout autre tableau qui donne le lieu commun de la peinture. Aussi, les manières de travail d'Alocco sont une façon de conjoindre, au présent, un fil qui ne cesse de se faire ou de se défaire, à la façon de l'attitude mythique de quelque Pénélope et qui ne recoud d'une ambivalence où on ne sait ce qui se défait et surtout pas le moment qui mène l'œuvre à se produire en la rapièçant. L'hésitation, dans la citation, le raccordement de la couture, dans l'incertitude de la limite, bref un certain bricolage, deviennent les axes d'une entreprise qui répètent assez bien (quand ils ne l'inventent pas) les hésitations de l'écriture où toute idée jetée se relie, se retouche, se modifie, s'expurge ou se surcharge, formant un palimpseste qui serait inextricable s'il s'agissait seulement d'écriture et qui se superpose dans la pratique de la peinture et du raccordement. On voit, dès lors, que le support pictural, plus matériel (plus matérialiste?) dans ses codes, plus lisible que ses traces (purement scripturales?) n'en étale pas moins dans la citation un système de signes ou d'œuvres exemplaires, la paradoxe de modes d'apparition n'étant jamais adéquat. Un certain aveuglement de la peinture marque l'œuvre de Marcel Alocco qui est aussi un renvoi à sa vocation littéraire, poétique plutôt, qui est l'aspect le plus méconnu de son œuvre. Enfin, Marcel Alocco écrit sur la peinture, sans vraiment s'en expliquer. Il fait, à sa manière, œuvre de critique et même d'historien. Mais il le fait à la manière des poètes: dans des circulations de sens ou d'images qui n'ont pas à être ordonnés et qui s'agencent selon un coup de dés que n'auraient renié les sémiologies mallarméennes. Claude Fournet * Publié dans le catalogue d'exposition au Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de Nice, "Marcel Alocco, Treize fragments ou la Quarantième" (Juin-Septembre 1993)
Processus & assemblage
"Le peintre n'est pas représentable parce qu'il est hors du dessin et qu'on ne se proctraiture jamais" (Antonin Artaud) Deux pièces, comme on dit d'un costume, déjà corps comme peau travestie, couturé de ses images et du dehors. Marcel Alocco continue au patchwork, c'est-à-dire à (nous) brouiller (avec) la culture. La première, à partir d'un Mondrian: la référence distordue. Une fois le tissu replié, découpé comme par avance, la couleur pulvérisée, le peintre n'y coupera pas. "Bons baisers" de Matisse: "Dessiner avec des ciseaux, découper à vif dans la couleur".Un travail de "première main". Elle coud, la couleur, elle s'y déchire, pervertie par l'adjonction de tissus étrangers, industriels qui nous dévoient mieux. Justement, ça saigne. Matières-couleurs charrient barbaques, crachats, glaviots.
Conversation décousue,
mise en texte par Christian Skimao Christian Skimao: L'action de déchirer, constitutive dès le départ de tes réalisations, met en lumière le côté violent qui implique le corps, les deux mains, tensions musculaires et cérébrales. Déchirer veut dire prendre le tissu, matériau souple, exercer deux pressions contraires et obtenir une séparation dans un crissement caractéristique. De cette action première, de ce meurtre rituel du tissé on obtient des fragments: j'aimerais mettre en évidence la distance séparant l'action de déchirer et celle de découper, source de malentendus, et dont la non-équivalence se pose de façon structurelle. Couper ou découper nécessite l'utilisation d'un objet tranchant, couteau, cutter, ciseaux; la coupe s'en trouve à la fois médiatisée et rendue différente par l'outil, le corps éloigné de la matière première, distanciée, comme pour les gouaches découpées de Matisse, dont la problématique n'est dès lors pas celle de ton travail. La déchirure et le déchirement, finalement, une action qui pourrait rejoindre l'esprit de la performance -héritage indirect, je pense, de Fluxus dont tu as été l'un des représentants français... Marcel Alocco: Déchirer a été l'acte fondateur de la période qui s'ouvre en 1973, après Fluxus et "l'Idéogrammaire". Tu as raison de parler de tension cérébrale, de déchirement: car je déchirais de la peinture -couleurs, figures et tissu liés. Geste qui dans l'atelier traditionnel annule l'œuvre. C'était l'œuvre comme matériau, et non des matériaux découpés ou déchirés en vue d'un collage. Détruire de la peinture, mais pour en faire un fragment de La Peinture. Un jeu de tout ou rien, qui a initié une série de conséquences : c'est en effet autant dans l'esprit Fluxus que dans celui de Support-Surface que j'ai pris le tissu dans sa logique et ses débordements, abordant les techniques archaïques simples - la couture, les jours et le détissage, le tressage, les nœuds, les franges, les filets, le tricotage, le crochetage, le re-tissage...- ce qui fait la cohérence du travail, sa continuité et ses développements nécessaires... ou obligés! Il y a eu aussi "l'insensé", obtenu par les fragments distribués de façon aléatoire, les morceaux d'images mêlées au hasard - les rectangles de tissu venus du cœur du coupon, sans lisière donc, avec quatre déchirures qui délimitent de nouvelles toiles, qui vont composer la toile ou "Fragment du Patchwork", où disparaît la différence trame/chaîne et aussi le haut et le bas que donne la position de l'ouvrier, du corps humain. Peinte au sol, la pièce est désorientée; je suis debout sur le tissu et peins en tournant sur moi-même au centre de la toile, ou penché tour à tour sur chacun des bords (tournant autour). Et lorsque vers 1978 reparaît le corps humain reconstitué en grand format - chinois zen, "Parisienne" du tibesti, Campeur de Fernand Léger, Eve et Adam de Cranach - le haut et le bas reviennent: position du corps du peintre dessinant... C'est la représentation d'un humain qui fait qu'elle "retombe sur ses pieds"; mais c'est d'abord l'homme-acteur qui "donne sens" à l'œuvre. Eclatement, mais image nécessairement cohérente d'un éclatement. Christian Skimao: Rappelons que la finalité de la couture est de joindre des pièces d'étoffe bords à bords. Lors de leur union le fil provoque un relief et remplit un important rôle visuel et symbolique. Cette couture, devenue boursouflure ou cicatrice délimite dès lors le champ visuel et inscrit la composition en intertexte du regard; les fragments joints par elle se trouvent aussi par elle séparés en une dialectique créatrice. La couture courant le long de chaque fragment, le fil narre sa propre histoire qu'essaye de recomposer l'œil du spectateur... Marcel Alocco:...et c'est pour accentuer la lecture de la couture comme geste que je laisse, qui pend après le nœud, le bout inutilisable de l'aiguillée. La couture est, de façon provocante, à l'envers, à gros points, à gros fil de voile d'abord, puis - dans la logique de la matière, le tissu peint étant du drap de coton - en coton à tricoter... Christian Skimao:...ainsi se trouve mise en lumière la démarche conceptuelle qui fait passer une entreprise entachée d'artisanat au niveau de la modernité; en effet, traçant des pistes à l'aide des aiguilles, tu inscris ta démarche dans une perspective historique ( le "quilt" des indiens d'Amérique du Nord évoqué par Michel BUtor, niçois de passage) tout en jonglant avec la fragmentation emblématique de notre société. Marcel Alocco: Oui, dans cette approche; mais sur le plan spécifique de la peinture la perspective historique est déjà entièrement comprise dans le rectangle blanc du départ. L'emploi des "images culturelles", pour mettre de manière nécessaire à ce moment là de la démarche les points sur les i, était d'une certaine façon redondante. Sauf que, puisque j'affirmais en axiomes que quoi qu'on fasse "toute œuvre fonctionne au symbolique" et que "toute peinture fait image", autant prendre en compte symboliquement la totalité des icônes... Christian Skimao: Dans l'ancienne hiérarchie des arts, la place donnée au Peintre (idéalisme pré-structuraliste) et à son instrument phallique, le pinceau, en martre ou non, ne pouvait que dévaloriser un intervenant utilisant une aiguille, des fils et des tissus; aujourd'hui encore, alors que le haut du pavé se trouve tenu par les "installateurs" (idéalisme internationaliste)... que penser d'un niçois ravaudeur de concepts? Il est sûr que dans le milieu résolument tourné vers la figure du Père peignant, et cela change petit à petit seulement avec le retour des femmes dans la problématique de l'art contemporain, les coups d'aiguilles d'Alocco ne pouvaient servir qu'à lui faire prendre des coups de pique; (trivialement, il vaut mieux "tirer un coup" que tirer l'aiguille!). A jouer atout fil, la partie de belote ne risquait-elle pas de devenir bras-de-fer avec l'institution? Marcel Alocco: Je fais de la Peinture avec, parmi d'autres outils, un outil qu'on peut désigner par ces mots: "couture" ou plus globalement "patchwork"... même si les tenants du patchwork traditionnel ne s'y reconnaissent guère! Il y a sans doute eu méprise sur le terme "Patchwork". Ouvrir le tissu, le recoudre, c'est de la chirurgie, dans sa version violente. Certains, dont Freud, attribuent l'invention du tissage aux femmes. D'après la Bible, il me semble qu'une femme ait inventé l'amour. Merci pour les deux. Christian Skimao: Le brassage des images et l'utilisation de fragments interactifs auraient pour effet de créer une similitude entre eux et les représentations télévisuelles; néanmoins l'existence tangible du patchwork, de son incorporation dans la réalité des pratiques et de son toujours possible développement, repose sur le savoir regarder d'une part, le reproductible d'autre part, et sur une mystérieuse mais réelle adhésion spontanée du spectateur envers une telle démarche. Dès lors y aurait-il encore à l'œuvre une once de séduction dans un monde de téléphages? On peut certainement mettre en évidence le côté nomade de ton activité - Alocco, artiste des steppes ou des sables, emportant partout son nécessaire à couture et circulant entre musées, fondations et galeries...- m'apparaît soudain comme une figure lumineuse et ludique. * Publié dans le catalogue de l'exposition "Alocco, treize fragments ou la quarantième", Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de Nice (juin-septembre 1993).

Attention la peinture fraîche déborde. Seconde pièce, même découpe, dégaine, montage de référents: une femme de Matisse, le cheval de Lascaux, un idéogramme qui signifierait "la littérature", sa parole impossible, et, dominant le tout la reproduction élargie de la figure (initialement miniature) du poète chinois Li Po par Liang Kaï (imaginer ici Alocco en félin, accrochant ce fantôme dans les découpes et coutures de la toile, s'y accrochant lui-même, affrontant son propre morcellement à celui de la couleur). Il y a là un brouillage évident contre les médias, non seulement parce que s'y cousent, au sens fort, nos images culturelles dominantes, mais parce qu'elles s'y exp(l)osent comme information déchirée, décousue, défaite, chargée de négativité. Une sorte de tatouage politico-pictural du corps et de ses mémoires: une peinture de la chair contre le verbe. "Ce qui est lumière me regarde, et grâce à cette lumière, au fond de mon œil, quelque chose se peint". (Lacan) Patrick Rousseau octobre 1978 * Publié dans le catalogue Processus & assemblage (Alocco, Buraglio, Haldorf, Limérat, Luquet), "30" Rue Rambuteau, Paris, Novembre 1978

L'une des illusions…
L'une des illusions majeures de l'œuvre traditionnelle est de prétendre à la fonction de langage. L'expression projetée par l'artiste sur la toile ou sur l'objet approprié est sensée parvenir intacte au spectateur, en tant que sujet de l'œuvre. Dans cette optique, les lois de la représentation plastique apparaissent comme la garantie d'une communication véritable si elles permettent une évidente référence au réel et si leur qualité esthétique permet à l'œuvre un pouvoir d'impact suffisant. Le Pop Art qui, dans un souci d'efficacité, réduit l'adaptation picturale au point de confondre le produit de consommation courante (son sujet) avec le produit artistique, est peut-être un aboutissement fonctionnel de l'art anecdotique. Or, l'une des caractéristiques de nombreuses démarches entreprises ces toutes dernières années est précisément de remettre en cause cette fonction de l'art et d'en démonter le mécanisme exact. Le travail d'Alocco se situe dans le champ de cette investigation. La méthode selon laquelle Alocco envisage la transmission d'un message met en évidence que son travail ne vise qu'à une analyse de cette transmission. Le signe est utilisé systématiquement au cours de diverses mises en situation (ce qu'Alocco appelle "répétition","interférences", "brouillage des signifiants"). Cette manipulation n'est pas cristalisatrice comme l'est une stylisation; au contraire, toute signification qui aurait pu être attribuée à l'œuvre se détériore ou plutôt éclate. Le signe renonce à véhiculer un discours qui serait unique et propre à l'artiste.Parmi tous les exemples d'un art voué à la connaissance de lui-même, il est possible de distinguer deux types de recherches. Certains artistes, en se consacrant essentiellement à l'exploration des cadres de l'art -codes conventionnels d'élaboration et de lecture de l'œuvre dont nous parlions précédemment-, vident, en quelque sorte, leurs propositions de tout signifié. Ce type de démarche correspond à l'Art Minimal et autres recherches qui en sont directement issues. Le second type de démarches se penche moins directement sur le statut de l'œuvre que sur le fonctionnement d'un signifié (étant donné la fonction traditionnelle) au sein de ce statut. L'œuvre d'art est analysée relativement aux modes de perception. Le travail de l'artiste consiste à suivre l'évolution de la signification d'une forme depuis sa création/émission jusqu'à sa réception par le spectateur. La proposition résultante alors, bien qu'elle n'ait pour seule fin que de se révéler elle-même, déroule également un "discours" qui n'est plus le discours idéaliste propre à masquer ce qui le produit et le maintient, mais un instrument participant à la divulgation de sa propre viabilité.