|
|
![]() |
|||||||
|
Pierre
MOLINIER
Surréaliste et Art Corporel Peintre et Photographe Né en 1900 à Agen Mort en 1976 à Bordeaux |
![]() |
|||||||
|
|
Alain Oudin
MOLINIERÓ
une vie magique
1936 - 1976
DE BIOGRAPHIE
CHRONOLOGIQUE DE
Les échanges de correspondance entre Pierre Molinier et André Breton, pendant
plus d’une dizaine d’années, de 1955 jusqu’en 1965, puis ensuite avec beaucoup
d’autres interlocuteurs, évoquent et documentent son actualité : C’est
Breton qui lui avait demandé de « le tenir au courant » et Molinier
va en garder l’habitude avec ses interlocuteurs principaux : Joyce
Mansour, Alain Jouffroy, Lo Duca, Jean-Jacques Pauvert, Robert Margerit,
Raymond Borde, Eric Losfeld, Pierre Bourgeade, Roland Villeneuve, etc… Ces
courriers, et tous les courriers de Molinier jusqu’à sa mort sont une vraie
chronique de son œuvre et de sa vie ; aussi le principal outil pour
poser des dates fiables et cerner des phases d’évolution de l’œuvre ;
tous les mots sont importants ; d’autant plus que Molinier n’a pas
été très méticuleux avec ses archives ; voilà les raisons qui justifient
une biographie chronologique, laissant cependant beaucoup de questions ouvertes,
à des travaux et des réponses complémentaires. De plus une biographie en
ligne créant un index hypertexte facilitera la recherche d’information,
notamment de datation, court-circuitant l’établissement d’index souvent
incomplet, sinon inexistant !
Enfin des typographies colorées différenciant les sources, faciliteront
au lecteur l’articulation des propositions :les dires de Molinier / Les faits avérés /Les hypothèses de
l’auteur / (sources & notes)
TOUT REPASSER EN GRAS PEUT FACILITER LA LECTURE.
MOLINIER UNE VIE MAGIQUE
PERIODE 1900 -
1935
Vendredi - Saint 13 avril 1900 ! outre
une date de naissance triplement extraordinaire : vendredi 13 &
vendredi–saint & 1900, fermant le siècle, la vie de Pierre
Molinier, homme
de passion et de rupture, s’organise curieusement par décennies, qu’on peut
dire « magiques » puisque ponctuant son existence d’événements
majeurs :
1936 visite des émissaires du Dalaï Lama -
1946 Amours,
reprise de la peinture après-guerre ;
premier tableau érotique - 1956 exposition de peinture, galerie A L’Etoile scellée à Paris, organisée par
André Breton - 1966 première exposition de photographie et première
projection publique du film de Raymond Borde, organisées par Jean-Pierre
Bouyxou au cinéma ABC, à Bordeaux – 1976 Je
me donne volontairement la mort.
Avant 1936, un enfant très précoce,
un adolescent très mature, un entrepreneur – compagnon très responsable,
un mari très volage et mauvais père, mais déjà avant l’âge de vingt ans,
un artiste, vrai créateur ?
Un
enfant très
précoce :
1903 Dit dans leurs jupes, caresser les jambes
des ouvrières de sa mère couturière qui colère: « Mais enfin,
c’est le Diable, ce petit ! »
L’âge de l’œdipe c’est 3/4 ans ! - rien d’extraordinaire ou d’invraisemblable
au regard de la psychanalyse.
1906 Rentre, devenu poisson et coléreux, chez les Frères des écoles chrétiennes
d’Agen, l’école Félix-Aunac où l’on enseignait aussi le dessin ; la
quittant à 13 ans, il dira n’en garder que des souvenirs de
pédérastie.
Dit peindre son premier tableau : Le gros arbre de la vallée de Casalet « dans le paysage aux lointains bleus » avec collines et vallées du haut pays qu’il préférera toujours aux platitudes du rivage ; et dit aussi « décider de le refaire quand je serais grand ! » : il le refera à 28 ans (reproduit par Pierre Petit, 1992,folio ill. couleurs p.1) et l’a gardé souvent aux murs du « studio » du second étage, rue des Faussets.
1908 Dit
avoir enfilé les bas de sa sœur aînée Julienne et chaussé les souliers de
sa mère Anna en leurs absences, et avoir reçu – ce qu’il ne lui pardonnera
jamais - une correction de son père pour avoir embrassé, à ses pieds, les
jambes de sa sœur, plaquée contre le mur, lui disant : Tu vas
faire le Bon Dieu, le Crucifié. Une autre fois, surpris par sa sœur, se
regardant les jambes, il lui dira : Oui, il me semble que je vois les
tiennes. (entretien de Pierre Molinier
avec Pierre Chaveau, rue des Faussets – 1972, édition
Opales/ Pleine Page, 2003) Dans la suite du texte, les références à cet
ouvrage sont libellées ainsi : (chaveau1972)
Un adolescent très mature :
1912-13 Sort de l’école primaire des Frères vers 13 ans ; commence aussitôt à travailler avec son père, comme apprenti peintre et entre au cours du soir de l’école municipale de dessin d’Agen.
Dit commencer à ce moment (3 entretiens des années 70 & écrits2005,p.11&p.102) sa vie érotique d’adulte dans les « Ilots » taillis des bords de la Garonne avec Gracieuse, une prostituée d’Agen chez qui, avec son père, ils avaient fait des travaux de peinture : une basque, très économe, très, très… une femme qui a ouvert plusieurs maisons et a fini avec une affaire énorme…(entretien de Pierre Molinier avec les Mohror, reporter-photographe, rue des Faussets, août 1973 / dans la suite du texte : mohror 1973)…qui est étonnée de son apparente expérience et le gardera comme amant : alors, tout de suite, je lui avais embrassé les jambes. Vous pensez, j’étais fou d’avoir une femme comme ça, et puis de pouvoir… [faire l’amour] alors je lui avais mis les jambes en l’air et je l’avais baisée avec les jambes en l’air, parce que j’étais excité par les jambes. (extrait d’un souvenir de Molinier, lors d’un entretien avec Pierre Petit, 07.06.73). Et encore dans ses carnets : Mon apprentissage dans cette matière s’est fait vers l’âge de 13 ans, âge de mon apprentissage [de peintre-décorateur] où je travaillais chez une marchande d’amour à Agen, nommée Gracieuse, femme depuis devenue célèbre et qui m’a initié à l’acte. Maison dans laquelle je fus témoin oculaire des débordements de sa clientèle d’hommes fort considérés qui dans la clandestinité venaient assouvir leur besoin de lubricité, ne pouvant le faire avec leur femme légitime. [pour Molinier adolescent, c’est l’apprentissage de la volupté, et simultanément de l’hypocrisie sociale] Ces femmes de haute bourgeoisie condamnées à ne connaître que la souffrance, etc… (écrits2005,p.102,note70) Pourquoi contester là dans cette note, le témoignage de Molinier sur la date de son dépucelage ?
1916 Dit commencer à vivre à Bordeaux, et à faire de la photographie,
même un peu avant, à 15 ans ! (extrait d’un entretien de Pierre Molinier avec Hanel Koeck, en 1970)
1918 Dit photographier sa sœur Julienne morte à 20 ans de la grippe espagnole, qui part avec le meilleur
de lui-même ! … son sperme, sur sa robe de communiante et ses bas noirs ! Leur frère aîné
Gilbert meurt aussi à cette époque.
Dit se travestir en gonzesse pour carnaval
au bal de l’Alhambra et à 18 ans, comme j’allais déguisé en fille, travesti
sourd-muet en tournée de bals avec mes amis (écrits 2005, p.13 & 56)
1919 Première mention dans le livre de comptes familial, le 30 avril 1919, d’activité indépendante à Bordeaux de « peintre en lettres », en « succursale » de l’entreprise paternelle de peinture et décoration en faux bois et faux marbre à Agen dont l’activité s’arrêterait en novembre 1918 ?
1920 Service
militaire pendant deux ans… et pendant ?, ou après ses obligations
militaires, séjourne à Paris, où il
prend contact avec diverses manifestations artistiques et interroge ardemment
l’œuvre des anciens maîtres.
« Dans le temps où Freud publiait
l’« Au-delà du principe de plaisir », en 1920, Molinier avait
vingt ans, il était peintre en bâtiment. Peintre du dimanche aussi, des
paysages du Lot-et-Garonne originaire, et quelques portraits : Hitler,
à cette époque, avait les mêmes occupations… Elevé chez les Frères
des écoles chrétiennes et destiné prématurément à la prêtrise, Molinier découvrit la révolte et
le blasphème » (Jacques
Fénelon & Patrick Lacoste « Pierre Molinier, Photo souvenir »
Psychanalyse des arts de l’image / Colloque de Cerisy, été 1980, publication
en 1981 pp.121-133. collection « Psychopée » éd. Clancier-Guenaud)
dans la suite du texte : (Fénelon/ Lacoste,Cerisy1980)
Un entrepreneur - compagnon très responsable « qui a anticipé la mensualisation de ses ouvriers » (mohror1973)
1922 Se déclare
officiellement le 27 avril 22, comme artisan–peintre, décorateur installé
à Bordeaux, 12, place de la Bourse, dans une garçonnière de deux pièces,
sous les toits, où il vivait déjà depuis l’âge de 16 ans, dont l’usage restera dans la famille Molinier,
venue également s’installer à Bordeaux à cette date.
1923 déclare
officiellement sa résidence au 5 , rue du Parlement Sainte-Catherine :
appartement au second étage et atelier au rez de chaussée, dans un bel immeuble
de style. Noter que Molinier habitera toujours de beaux immeubles !
1924 Naissance de Monique Fournigault à Bergerac
le 30.03.1924, qu’il retrouvera plus tard après son divorce d’avec François
Bayes, prostituée à Bordeaux, qui deviendra sa maîtresse et son modèle, puis qu’il dira être sa fille ; «vivant à la colle» puis mariée [?] fin des années cinquante à Henri Rocchi, sujet
problématique mais élève et protégé de Molinier ; puis partie aux USA en 1964 et remariée… est
elle encore vivante ?
1925 Pendant une longue période, le peintre est
étrangement fasciné par le thème du château : il en dessine un grand
nombre, à l’aspect extrêmement sadien. (Bouyxou in Harangue n.2 1967)
1928 Expose
au Grand Palais - Paris, dans le cadre de la 33° exposition de la Société Nationale des Beaux-Arts. Contribue
à la création de la Société des artistes
indépendants bordelais. dite A.I.B..
Première exposition : «… La vie bordelaise était très terne. Pour
la secouer, il fallait s’appeler Hercule ou Molinier. Dans le lancement
des Indépendants, il a joué le rôle d’une fusée : il a amené tout ce
qui était nouveau et tout ce qui n’était pas vieux, avec une maestria extraordinaire.
Il était d’un dynamisme inouï, qui se manifestait par des engueulades prodigieuses…
un caractère fantasque, merveilleusement fantasque » voilà les souvenirs
enchantés de Jac Belaubre, autre Indépendant (Pierre Petit, 1992, P.38-39)
1929 Expose Dame blonde - 1928 (27x35 cm. reproduit Pauvert 1969, p.25) aux Indépendants ; tableau abstrait symboliste.
1930 Expose La prière aux Indépendants (La prière n.2 –1930 74x86 cm. reproduit P.P.1992, folio ill. couleur, p.4) tableau
impressionniste-symboliste de facture antérieure ? représentant un
crucifié: silhouette rouge, sur un calvaire; premier crucifié d’une longue
série qui ne s’achèvera qu’en 1965 avec Oh !
Marie … Mère de Dieu ; à sa base plusieurs personnages massifs bleus;
face à la croix, dans le ciel très clair, sorte de suaire, un adorant fantomatique;
tableau déjà dans la dualité saumon – vert, mais de tonalité générale plutôt
bleue-verte; adoptant le chromatisme des vitraux médiévaux : rouge
pour les lointains, bleu pour le premier plan. Adolf Loos, architecte pré-minimaliste,
ami de Klimt, peintre dans une certaine tradition néo-baroque (Frank Whitford Gustav Klimt, éd. M.Olender,1985, re-éd. Thames & Hudson, 1991,
p.125) reconnaît, validant l’art de Klimt à l’opposé de
sa propre esthétique, que « Tout
art est érotique. Le premier ornement du monde, la croix, est d’origine
érotique. Ce fut la première œuvre d’art… Une barre horizontale : la
femme allongée. Une barre verticale : le mâle qui la pénètre. L’homme
qui a créé ce signe a réagi à la même impulsion et connu la même béatitude
que Beethoven créant la Neuvième Symphonie. » Molinier
ne connaissait sans doute pas cette opinion proférée en 1908 ; mais
elle fonderait encore plus précocement Le Grand-Oeuvre
de Molinier ; ce dont on peut penser qu’il en avait lui-même conscience
par divers indices : ce tableau apparaît curieusement dans la prise
de vue au grenier2 de quatre jeunes gens au milieu de tableaux, dont La Prière -1930 est le plus ancien, et Succube –1952 le plus récent; photographie reçue par
Breton (Breton,lot2476,p.17)
entre 1955 et 59. L’importance de La prière est
confirmée par plusieurs citations dans ses carnets lorsque Molinier esquissera
un bilan de sa peinture dans les années 50 : La prière
comme essai de peinture abstraite (écrits2005,p.50)
et Duel –1951 qui est lui-même un résultat
de La Prière –1928 (écrits2005,p.101)
et comme Molinier note (écrits2005,p.107) à propos de Duel.
Dans un but tendancieux courant, le duel serait confondu avec assassinat;
peut-on
énoncer en paralléle à propos de La Prière. Dans
un but tendancieux courant, La Prière serait
confondue avec sacrifice/suicide ? prémice dés 1928 de sa contestation
des dogmes chrétiens ?
Un mari très volage, et mauvais père :
1931 Mariage
avec Andréa Lafaye, dite Paulette et Pop pour son mari à qui sa future belle-mère dira: « vous épousez le diable ! » ; Paulette, infirmière
à la clinique du Tondu où Molinier était déjà en charge de l’entretien,
une des plus belles femmes de la ville, dont le père tenait une quincaillerie. Elle
se révélera très bourgeoise… trop pour Molinier ! mais cependant très amoureux
l’un de l’autre, elle supportera ses frasques (FrançoiseMolinier:P.P.1992,p62) lui, assumant son mariage,
bien qu’il ait réalisé « qu’il s’était foutu dedans » ! et
ramenant ses fréquentes conquêtes à la maison. (mohror 1973) C’est elle qui demandera et obtiendra le divorce en 1961, pour « violence conjugale » .
1932 Le couple emménage 7, rue des Faussets, Maison des Aigles, dans le quartier Saint-Pierre.
Naissance de leur fille Françoise le 13 septembre 32, qui se mariera dès
sa majorité et, infirmière comme sa mère, vivra loin de son père à partir
de 1960, et ne reviendra d’Albi pour la région bordelaise qu’à la mort de
son frère cadet Jacques, dans un difficile contexte relationnel avec son père.
1938 Naissance de leur fils Jacques, qui deviendra technicien offshore et renouera avec son père très tardivement dans les années soixante-dix ; il se tuera dans un accident de chantier en septembre 1975, en banlieue de Bordeaux.
Certaines de ces informations dans l’ouvrage
de Pierre Petit, MOLINIER une vie
d’enfer, édition Ramsay & Jean - Jacques Pauvert, 1992, P. 11 -
23. / Dans la suite du texte, ces références sont libellées ainsi :
(P.P.1992)
Par
ailleurs il est fascinant de constater que l’œuvre et la vie de Molinier
– sa passion pour la chose érotique - vont sublimer activement, actualiser,
condenser et personnifier l’universalité archaïque du comportement humain ;
en effet, les
récits et pratiques relevant du mythe sont supportés par les structures
de l’inconscient ; maintes études furent faites sur ce sujet, à commencer
par Freud. Il s’agit ici de la thématique du déni
de l’absence du pénis maternel, dont le fétichisme
et l’exhibitionnisme sont corrélatifs.
Dans
l’introduction de l’ouvrage de l’ethno-psycho-thérapeute et psychanaliste
Georges Devereux (Baubo la vulve mythique, éd.Jean-Cyrille
Godefroy, Paris, 1983) : Parmi les
Mohave, certains garçons turbulents, censés devenir par la suite des chamans,
coinçaient parfois leurs verges entre leurs cuisses et s’exhibaient ainsi
aux femmes, disant : « Je suis comme vous, moi non plus je n’ai
pas de verge » Frappant portrait de Pierre Molinier :
jeune garçon turbulent, qui s’instituera chaman, à la passion érotique précoce
qui perdurera et s’amplifiera; voilà son futur décrypté avec clairvoyance
Portrait conforté aussi dans les ouvrages de Jean-Pierre Vernant (éd.M.Olender,1985 & revue Espaces,n.13/14,1986) dont « Fragments d’un itinéraire » par son dialogue avec Pierre
Kahn intitulé « La mort dans les yeux » (éd.Point-Seuil,1996)
analysant
également le mythe de Gorgô.
La
peinture ; le Bon Dieu ; le Crucifié ; l’Amour
et la Mort ; Molinier va les répéter pendant encore soixante ans !
dans une urgence permanente ! « la mort aux trousses », celle
de sa sœur Julienne, celle de leur frère aîné Gilbert, soit mort aussi de
la grippe espagnole, soit, comme il l’a dit plus tard aux Mohror, à la guerre de 14-18 ? hécatombe qui, de
toute façon, sera la toile de fond de cette première période de vie ;
suivie de la débandade morale de 1939 - 40 ; la mort de son père, suicidé
en 1944 à 78 ans ; la sienne dont il a beaucoup joué dans les années
50… Il est remarquable que ce soit après une inscription
de sa mort dans le réel, un jeu avec la disparition de l’image, qu’il devient
peintre de son œuvre (Fénelon/Lacoste,Cerisy 1980,p.132); l’accident mortel, tout
début 63 ? de son amie La Grande Magda ; celle de son fils
Jacques en 1975 à 37 ans ; puis « le jeu pour de vrai ! » :
son suicide à 76 ans ; et même post mortem, celle de Thierry Agullo
« son légataire artistique » en 1980, à 35 ans… de fait,
une seconde mort pour Molinier… et celles de plusieurs de ses marchands
successifs… sa mort qui ne semble pas l’avoir beaucoup préoccupé
ni inquiété, persuadé qu’il n’y a rien après ! et qu’il faut vivre
sa vie le mieux possible !
Molinier
mort à 20 ans, comme ses frère et sœur ? il aurait déjà eu une vie
assez pleine ; son histoire était déjà passionnante ! à défaut
d’être déjà un artiste, c’était évidemment un cas !
Que lui (Que nous) réserve la suite de cette existence déjà incroyable ?
L’exercice
de la Liberté, du Courage et de la Curiosité comme réponses à la question
métaphysique de l’existence: c’est-à-dire tout connaître et tout expérimenter
de l’existence des autres, et tout décider de sa propre existence ! campement
démiurge appuyé sur des convictions animistes, qui par volonté d’intercession
entre les êtres et les choses, teintera son comportement et son discours
d’une tonalité ésotérique; la conscience d’être magicien et de
pratiquer un art magique apparaissant ensuite, générant
le personnage du Chaman qu’il commence d’évoquer avec Jean-Jacques
Pauvert, fin 1966. Dix ans avant, en 1955, à André Breton,
il dira
avoir Trois passions/ La peinture/ Les filles/ et le Pistolet.
Il aurait pu préciser les jambes des filles : son fétichisme
des jambes gainées de bas noirs ; en fait son
fétichisme
du mollet gainé de bas noir et cambré sur un talon aiguille;
son propre mollet gainé de bas noir et cambré.
Mais autour de 30 ans, une certaine normalité sociale semble avoir apparemment prévalu : l’entreprise de peinture, le mariage et les enfants… avec aux cotés de l’érotisme et de la création artistique, le rire et l’exubérance, permanents durant son existence, illustrant son sens de la dérision ; sans oublier non plus son talent de conteur, expressions écrite et orale, reconnues malgré sa propre modestie, par de multiples écrivains… à commencer par André Breton… alors certains compromis s’imposent : J’ai passé ma vie à faire du décrottage dans la peinture en bâtiment pour rester libre dans le domaine artistique ; de même la raison de l’installation de l’atelier au grenier du 7 de la rue des Faussets :
L’atelier dans un galetas, dit Le Grenier Saint Pierre ou grenier
n.1 soupente au quatrième étage, située deux étages
au-dessus de sa salle à manger ; pièce étroite, basse, longue, éclairée
par vasistas, meublée d’un divan sous une poutre très basse : 1,40
m. portée par un pilastre, tomettes hexagonales, une haute marche au premier
tiers de sa longueur : atelier de peinture, puis studio de prises de
vues, ce local lui servira ensuite de resserre. Cet atelier rendu indispensable parce que
sa femme recevait ses amies là où il peignait ; elles ne le laissaient
pas tranquille : elles critiquaient ! (mohror1973).
* *
*
MOLINIER UNE DECENNIE DE VIE MAGIQUE 1936 - 1945
1936 Dit avoir été « contacté,
compte tenu de sa date de naissance, par deux lamas, émissaires du DALAÏ
LAMA, pour exécuter treize peintures symboliques et rituelles relevant du
psychisme (œuvre secrète). » Ils sont venus deux fois
à Bordeaux, à un an d’intervalle, commander puis prendre livraison des peintures. De
l’un d’eux, Molinier avait l’adresse parisienne.
Deux lamas dont Pierre
Chaveau connaît les noms, étaient en mission en Europe; voyage d’étude sur
« l’aryanité » à la sollicitation du gouvernement allemand de l’époque ce qui explique la discrétion
des instances bouddhistes contemporaines. Le monastère tibétain, récipiendaire
des œuvres de Molinier, également connu de Pierre Chaveau, a été détruit
par le régime chinois.
Mettre partout le conditionnel ? C’est pour le catalogue de son
exposition à la galerie l’Etoile Scellée en 1956, que Molinier, situant la naissance de son œuvre
en 1946, avec Amours, (tableau titré et daté au dos ;
reproduit par P.P. 1992, ill. couleurs p.4 ; mais date et orthographe
erronées) va pour la première fois évoquer l’exécution
(œuvre secrète) de peintures symbolistes, vers 1936 ajoutant que l’apport
mystique de cette initiation se fait nettement sentir en 1946. Molinier, s’appuyant
sur André Breton, ferait naître ce rythme décennal; confirmé par hasard en 1966 par
Jean-Pierre Bouyxou, puis définitivement en 1976, par son suicide. Mais aurait-il anti ou
post-daté ce tableau Amours… ! ?
Pierre Chaveau - Janvier
97 : « Mon sentiment intime est que l’œuvre et la personne
de Molinier, indissociable, constituent une véritable mystique, et je ne
suis pas loin de le considérer comme un ascète du sexe. Et que la vocation
érotique de cet ermite ait été suscitée par une commande de dessins tantriques
émanant du Dalaï-Lama en personne, n’a rien de surprenant pour moi. L’une des clefs majeures de l’énigme
Molinier tient peut-être entre deux rires dévastateurs : Celui du dieu-vivant
du bouddhisme tibétain, et celui de l’artiste dont je doute contre Baudelaire,
qu’il soit devenu « un de ces grands abandonnés, au rire éternel condamné
» (revue
Jour de Lettres, numéro spécial Pierre Molinier, à l’initiative de Pierre
Chaveau, dossier coordonné par Françoise Molinier, Alain Oudin et Didier
Periz, Pleine Page éditeur, 1997, p.7. / dans la suite du texte : JdL. 1997)
Gilles Dusein – 1989 :
« C’est en 1936 que s’accomplit une transformation essentielle dans
son œuvre. Aux tendres paysages du Bordelais, aux trop académiques portraits
de famille qui lui valent pourtant l’admiration des gens de sa région, se
substituent les silhouettes dénudées des nymphes, de personnages solitaires
dans des décors imaginaires, de couples amoureux et il proclame « exécuter
des peintures symbolistes relevant du psychisme »… (communiqué de presse, exposition
galerie Urbi & Orbi, Paris, 1989)
Patrick Lacoste (Fénelon/Lacoste,Cerisy1980) : « Molinier… passât d’un
certain impressionnisme à l’abstraction, vers ce qu’il appellera néantisation (p.124)… Il est remarquable aussi que
l’épisode biographique de la fausse mort de 1950 ait suivi la période néantiste où s’était engloutie la peinture,
c’est sur un mode mystique qu’il commencera d’explorer le sexuel. C’est
donc après une inscription de sa mort dans le réel, un jeu avec la disparition
de l’image, qu’il devint peintre de son œuvre (p.132) [Le Suicide du peintre à l’atelier –environ
1952 illustre d’ailleurs mieux cette hypothèse que la
tombe prématurée –
1956 même si, ou puisqu’elle est anti-datée en 1950] Vers 1936 il se sent choisi, « appelé »,
sur un mode mystique, pour « exécuter des peintures symbolistes relevant
du psychisme » [ici sans référence aux
tibétains !],
c’est par l’implication qu’il se définit alors : « une présence…
le rayonnement matérialisé de l’individu ». La chose humaine se mêle au tableau, apparition
du corps entier, nu, puis fragmenté, et surtout le sperme est lié au vernis
[avant 1946?], constitue un « glacis »
intermédiaire (p.124)
Jacques Abeille – 1979
- : « Pierre Molinier aurait fort bien pu, sa vie durant,
demeurer un fort honorable peintre paysagiste postimpressionniste… Il suffisait
en somme qu’il accrochât ses toiles contre le mur opaque de sa vie privée.
Mais ce mur s’effondra et Pierre Molinier dut consacrer sa peinture à des
irruptions de sa vie intérieure soudain mise à nu – la vie de la peau même.
/ Dés lors l’opinion s’est répandue selon laquelle la rupture entre l’ermite
scabreux du grenier Saint Pierre et la société bordelaise se situe ici.
Certes Molinier se sépara, avec éclat, d’un conformisme certain et dominant,
mais à mes yeux, ce fut pour retrouver une expérience authentique qui n’est
pas sans précédent dans la région. / Si les bordelais, en peinture, vont
de préférence au plus banal, on leur reconnaît, en revanche, une extrême
acuité d’exigence en ce qui regarde le dessin et la gravure… / En exil
tout autant, Molinier campa sa vie à Bordeaux, ce qui constitue peut-être
la manière la plus sincère d’être présent à cette étrange ville, si belle
et si froide. / Or, ce que dans l’œuvre de Molinier on peut appeler la crise
de 36, tourne autour du dessin. Antérieurement à cette date, ses tableaux
sont construits par un coloriste, ensemble ferme et sensible. / Mais peu
à peu, la couleur gagne son autonomie contre les exigences de représentation,
pour n'être plus qu'un bouquet d'émotions nuageuses, tantôt solaires, tantôt
nocturnes, cependant que le dessin se met à exister en lui-même et non plus
comme une frontière que détermine la répartition des masses colorées. C’est
l’époque des premiers « combats » qui, sans doute, témoignent
de la lutte de l’artiste avec l’ange du bizarre, mais sont aussi le lieu
où dessin et couleur s’affrontent en un déchirement exaspéré. Commencent
quinze années de solitude, [jusqu’à
la reconnaissance par André Breton] en
quête d’une maîtrise unique et irréductible… / Dés lors ce que grave le
dessin y devient, la couleur aidant, le plissement d’une peau que malaxe
la rage érotique. / Chaque tableau est un tatouage. Dans les derniers, pour
une plus intense révélation de la surface, le peintre immobilise des frissons
sous des résilles… ;/ demeurent donc ces surfaces fluides où glissent
d’impénétrables étreintes. Elles témoignent à la fin et par-delà toute anecdote
d’un furieux et exemplaire désir de peindre – qui est sans doute le plus
scandaleux de tous les désirs. (extraits de Présence de l’exil, texte publié dans Molinier, Peintures et Photomontages, Fondation
Aquitaine et Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne, 1979.
et repris dans Présence de L’exil,
recueil de la totalité des textes de Jacques Abeille pour Molinier, édité
par Opales / Pleine Page, Bordeaux, en collaboration avec la galerie A l’Enseigne
des Oudin, Paris, 2005, p. 33 & 34)
Pierre Molinier – 1970 : Pour moi, ça [cette rencontre avec
les lamas ?] a
été une sorte de révélation, parce que j’ai pensé qu’il y avait autre chose.
Ma propre peinture a évolué, elle a certainement subi l’influence de ces
gens qui pensaient peut-être un peu différemment de moi. Ca m’a donné l’idée
de l’ésotérisme. Mon inspiration a subi une sorte de bifurcation. A ce moment-là
j’ai essayé de faire des choses autres que ce que j’avais peint jusqu’alors.
A la fin, ça a bifurqué sur l’ésotérisme. » (entretien avec Hanel Koeck, 1970)
35-36 REVOLUTION -1935-36 tableau
repris en 49 et re-titré NON CONFORMISME -1949 (P.P. 1992, P.
222) On
verra pourquoi? lien sur
1949 Non Conformisme
1937 Sortie de : André Breton, L’Amour Fou, Gallimard : « …
la beauté nouvelle, la beauté « envisagée exclusivement à des fins
passionnelles » (p.12) … dont l’effet
sur moi se montre magique (p.14) … la beauté convulsive [dialectique du mouvement
et du repos] (p.15) … La beauté convulsive sera érotique-voilée,
explosante fixe, (ill. par Man Ray p.17) magique
circonstancielle ou ne sera pas. (p.26) … Je n’avais
pas cessé de m’intéresser au progrès de cette statue « L’Objet invisible »
(ill. p.30) d’Alberto Giacommetti (p.41) [Noter qu’à l’occasion d’E.R.O.S. en 1959, l’accrochage
de Breton [?] réunira Giacommetti, Man Ray et Molinier] … Se vérifie … la proposition de Freud :
« Les deux instincts, aussi bien l’instinct sexuel que l’instinct de
mort, se comportent comme des instincts de conservation, au sens le plus
strict du mot, puisqu’ils tendent l’un et l’autre à rétablir un état qui
a été troublé par l’apparition de la vie » (p.56) … Cette jeune femme qui venant d’entrer était comme entourée d’une vapeur
– vêtue d’un feu ? – Tout se décolorait, se glaçait auprès de ce teint
rêvé sur un accord parfait de rouillé et de vert [justement
la palette de Molinier !] – Cette
femme était scandaleusement belle » (p.62)
Ce
manifeste poétique explique la profonde admiration de Breton pour Molinier
qu’il comparera à Rimbaud ! et le plaisir inquiet qu’il exprimera en
face de ses œuvres, aussi longtemps que Breton manifestera ses sentiments,
même si, selon Alain Jouffroy, il y mettait une restriction mentale. Peter Gorsen , en 1972, rendait compte du
sentiment de Pierre Molinier : Le fait est qu’il était un avocat
de l’amour fou. Il n’a jamais vu dans ma peinture quelque chose de « sexuel »,
car elle a toujours été « érotique » et jamais ce qu’on appelle
« pornographique ».
1940 SATIN
BLANC - 1940 (81x65 cm. reproduit par Pauvert, 1969, nb. p.41) tableau abstrait symboliste, retitré L’ŒIL DE DIEU, peut-être
en 1947 (vente Renaud-Oterelo, 09.06.01, n.249, repro.couleurs)
Reste
à mieux éclairer cette décennie, comme
le constate Joseph – Marie Lo Duca, en 1961, qui évoque « … une période symboliste assez secrète (1936-1946) …»
dans son dictionnaire de sexologie.
(éd. Pauvert,1962,p.308)
On peut convenir,
avec Pierre Petit, que Molinier a formellement succombé à une certaine tentation de l’orient (éd. Opales/Pleine
Page,2005) Mais de cette étude, il faut
surtout en inférer l’essentiel, à savoir où et comment Molinier acquiert
cette « culture » orientale ? et si c’est dans les principes
constitutifs du bouddhisme que Molinier trouve l’occasion ou les raisons
d’une contestation absolue, radicale et virulente de la société occidentale
judéo-chrétienne ? à commencer par la contestation des dogmes chrétiens
fondamentaux : la Trinité divine, la résurrection et l’âme, et la contestation
non moins active, en sus des dogmes monothéistes, des principes sociaux
et moraux judéo-chrétiens; hypothèse que Pierre Petit minimise par pusillanimité
(P.P.1992,p.76) et ramène à tord à une vindicte adressée aux seuls « curés ».
En résultent depuis 1951 cet ensemble d’œuvres blasphématoires insupportables,
même à André Breton et aux « révolu tionnaires » surréalistes, et un anticléricalisme
militant, permanent et actif, insupportable à la bourgeoisie bordelaise,
hier de son vivant, comme aujourd’hui, trente ans après sa disparition.
Sans doute, plus que bouddhiste - dont on peut se demander ce qu’il en a
adopté comme principes de vie ? sûrement pas la non-violence !
sûrement la non – culpabilité érotique ! manifestement une certaine
philosophie quand il s’adresse à Breton le 10.10.55 : Puis-je espérer que vous avez la paix dans
la voie moyenne ? - Molinier était fondamentalement animiste
et « matérialiste »
convaincu comme
l’attestent ses carnets et ses entretiens (JdL1997,p.14-15 & écrits2005,p.141). Encore une fois,
où et comment a-t-il acquis cette culture orientale ? après le service
militaire, ses prémices dans le cadre du compagnonnage laïc et libre-penseur? Les libres penseurs qui ne croient à rien du tout, qui n’admettent
rien, ni Dieu, ni Diable…de tradition des Templiers non croyants à qui on
demandait, pour parvenir à son titre de « Maître-compagnon »,
de marcher sur la Croix. Et Pierre Petit avance encore [?] que son cachet est précisément l’emblème de cette
confrérie (P.P.1992,p.29) La contribution suivante ne répond pas à ces questions ;
mais elle confirme la validité de ces questions !
Patrick Koan (journaliste à Nova, le 15 avril 2002 chez
Alain Oudin)
Impression première
« Ceux qui en parlent ne le
connaissent pas, et ceux qui le connaissent n’en parlent pas » Paraphrasant
Lao-Tseu, à propos de Pierre Molinier : c’est qu’il reste une énigme
pour ceux qui veulent le saisir, fascinant les uns qui lui vouent la dévotion
que l'on rend aux mystères, révoltant les autres. Fascination, dégoût, rejet
ou culte échouent à dire. Il peut être plus profitable de mettre les deux
avis en regard, l’insulte succédant au panégyrique, sans se compléter justement,
la polarité érotisant la pensée, lui donnant une dynamique, révélant ainsi,
involontairement, ce que le volontaire tairait : comment dire ici sans
laisser naviguer à sa guise le vaisseau des mots ?
L’activation d’une
bipolarité contradictoire vers un laisser aller de sens n’est pas une démarche
surréaliste ; la recherche, au fil de l’abandon du sens, de portes
vers les mondes que la réalité nous dérobe, oui. Art nègre, vaudou, chamanisme…
le surréalisme est fasciné par ce qu’il pressent, donc ce qui lui échappe.
Le surréalisme est fasciné par Molinier. Mais Molinier n’est pas un explorateur,
un chasseur posté aux avant-postes d’autres mondes. Il parle depuis un autre
monde. Il a un rapport d’intime connaissance avec ce qu’il décrit. Son œuvre
est chargée d’une puissante attraction sexuelle. Elle est envoûtante, fascinante.
Mais ce n’est pas ce qui en fait la valeur. Tous ces aspects d’une œuvre,
qui servent d’habitude à qualifier, définir un travail artistique, écartent
ici de l’essentiel.
En découvrant la peinture
de Pierre Molinier, son œuvre me fait l’effet d’un entrelacement de sculptures
orientales, Parvati planté sur le lingam de Krisna ou, plus précisément,
représentations de shaktis – énergie « féminine » du dieu incarnée
dans le corps d’une déesse -.
Il ne s’agit pas de
représentations érotiques au sens propre, où le sens de l’œuvre serait commandé
par le sexe et l’excitation qu’il dégage, mais plutôt, du « mouvement
danse » d’une énergie – dite sexuelle - en Asie. Car l’Asie donne à
sexuel un sens beaucoup plus vaste que l’occident, désignant la forme primitive
de l’énergie de l’homme et aussi ses formes élaborées : le magma naissant
de la digestion et du souffle et aussi la puissance physique qui en naît,
le prana des hindous, le Ci des chinois, mais aussi les pensées, les émotions,
les sentiments spirituels… L’énergie précède la forme. La Shakti s’incarne
en pierre, comme la limaille de fer sur une plaque de verre matérialise
les lignes de force de l’aimant posé dessous. Comme un mouvement de kundalini
intense, la peinture de Pierre Molinier est le déploiement d’une énergie
qui s’ordonne en géométrie parfaite et mouvante. D’où le sentiment de perfection :
l’œuvre n’est pas le tâtonnement d’une intuition qui cherche mais le débordement
d’une existence qui trouve une matière où s’incarner et devenir visible.
L’énergie d’une bouche ou d’un vagin sur la même ligne d’énergie, où se
déversent en même temps deux éjaculations dont cette énergie commande la
rythmicité. La secousse vient en même temps. Et cette ligne centrale qui
ordonne toute la figure reste invisible aux deux amants qui la ressentent
mais ne savent pas qu’elle commande leur plaisir. Nous sommes là à la frontière
entre le réel et l’invisible, entre deux humains qui croient faire un rêve
érotique et deux incubes dont l’énergie tirée des verges déclenchent le
sabat.
Moins qu’un panthéon
de divinités cosmiques, l’univers ici invoqué est plus chthonien, tournoyant,
volcanique. C’est le tourbillonnement d’Apsaras enlacées ondoyant dans la
chaleur et l’excitation autour du sexe de mâles empalés, sans qu’ils réalisent
que leur sperme est l’énergie qui alimente la ronde cosmique.
J’ai décrit ma première
impression j’en dis maintenant le choc. J’ai le sentiment de ne pas avoir
affaire à une représentation dont l’origine aurait disparue. Celui qui a
peint cette œuvre ne s’inspire pas de l’intelligence, de l’imagination ou
du rêve même s’il en use. Les Apsaras sont là, en chair et en rêve, formes
de foutre et de songe qu’en d'autres temps on appela succubes. Pierre Molinier
n’imagine pas, il a un contact réel avec des forces, qu’il connaît, rencontre
ou a rencontré. Je me doute, même, qu’il est l’une d’entre elles. J’ai la
sensation que Pierre Molinier n’est pas un homme, qu’il est probablement
plus proche d’un de ces êtres faé qu’il dépeint. Pour des raisons analogues,
son œuvre n’est pas une œuvre d’art. Ces femmes vivent. Pas représentations,
mais incarnations. Sa peinture est telle un totem africain, mais avant qu’il
ne soit arraché au chaman pour finir en centre de détention pour œuvre d’art
(définition du musée selon Ishmael Reed). C’est un totem actif. La charge
érotique n’est pas de celle qui entraîne vers une excitation plus ou moins
forte. Elle a la puissance de ce point où l’on perd le contrôle de son éjaculation,
ce moment où l’on ne peut plus revenir en arrière. La peinture de Molinier
est le passage de ce point. La regarder, c’est le franchir. Son œuvre attire
la force sexuelle, l’aspire, la fait s’y déverser. Donc une œuvre, au sens
propre, éjaculatoire. Elle est comme une bouche ou un con brûlant au moment
où la vie va franchir les limites de son propre corps pour se déverser
en celui qui l’aspire. Moment où la vie se perd pour se transmettre. Moment
d’abandon du vital en soi, mort créant la vie, rétribué par un plaisir intense,
opium anesthésiant la douleur de se séparer de sa propre chair, du concentré
de chair et l’être : l’essence vitale.
Donner la vie à quoi ?
Engendrer quoi ?
La seule façon de ne
pas être aspiré par Pierre Molinier c’est d’être un saint, un saint Antoine
précisément, un Joseph fils de Jacob résistant à Putiphar, et à son cortège
de femmes sublimes venues pour un banquet découvrir l’esclave qui fait perdre
les sens à la femme du notable égyptien, si beau que de surprise, elles
s’en coupent les doigts en pelant leurs fruits, version ignorée de la Bible
mais présente dans le Coran et le Talmud. Lequel parle des dix gouttes de
sperme échappé de Joseph pendant que cette femme le poursuit, desquelles
naissent dix êtres… Ou, autre exemple, l’ascète yogi de la légende devant
lequel surgit une Apsaras inopinément, si belle que sa semence jaillit ensemençant
le sol d’où naît un être immortel. Incube, succube. Les textes et les légendes
disent les mondes invisibles se nourrissant de la semence des hommes, et
les formes nées de rêve et de foutre peuplant les mondes intermédiaires,
d’où la noirceur du crime d’Onan, bien innocent s’il ne donnait vie à l’invisible.
Voici ma première impression
que je livre au libraire en découvrant l’exposition, lequel m’apprend alors
que les émissaires du Dalaï-Lama lui ont demandé de recopier des « modèles »,
à cause de sa date de naissance. Ne parlons pas d’astrologie tibétaine,
sauf pour rappeler qu’elle est un socle de la pensée tibétaine toute entière.
Si des tibétains l’ont approché, c’est qu’ils ont vu la connexion entre
le peintre et les forces supra-humaines que ces modèles représentent, contact
privilégié, particulier, unique, induit par sa date de naissance, moment
clé de cette astrologie. C’est ce contact qui place Molinier en dehors de
l’humain, qui donne à son œuvre sa force unique, l’impression de réalité
qui s’en dégage, de forces vivantes qu’on échoue à décrire par le langage
autrement qu’en les englobant dans le terme convenu et trop vaque de « magique ».
Creusons les impressions, lesquelles peuvent se nourrir de Jour de Lettres
(n.19,
1997) que vient de m’offrir
le libraire. Pierre Molinier est une femme. Malgré le phallus et autres
caractères sexuels secondaires, il a l’énergie d’une femme (« je suis lesbien »).
Et plus, peut-être. A-t-il aussi l’énergie de l’homme, ayant réalisé l’union ?
Union est le sens propre
du mot yoga. Le yogi est celui qui réalise le yoga, l’union. Il trouve la
femme en lui, l’homme, le père, la mère, l’épouse, la déesse. Je ne sais
pas si Pierre Molinier réalise cette union, mais je crois qu’il la recherche.
Non pas comme une étape pittoresque de sa vie, mais avec l’ensemble de ses
forces, organisé dans un travail, que l’on peut nommer pour cela ascèse.
Cela s’entend par les échos de cette recherche, ainsi que les résonances
de l’Asie et de sa sagesse, affleurant à travers son œuvre et sa vie. Par
exemple, à « être un mauvais soi-même plutôt qu’un bon un autre »
peut répondre, dans la Bagavad Gita : « mieux vaut échouer dans
sa propre voie que réussir dans celle d’un autre ». Ou l’idée du « circuit »,
tel, dit-il que les yogis nomment l’auto-fellation : « vous
avalez et alors ça vous nourrit ».
Si l’on met de coté
l’anecdote érotique, on trouve le mot yogi, et l’ascèse d’un jeûne total
de 18 jours. L’Asie, les Tibétains en particulier, n’écarte pas la sexualité
de la spiritualité. Au contraire, l’idée de travail sur son énergie sexuelle
est centrale, incluant des formes que l’on peut rattacher à ce que l’on
appelle chez nous la sexualité, soit la pénétration d’un sexe dans un vagin,
mais à des fins, par exemple, médicales, l’acte étant considéré comme un
massage. Mais pour expliquer ceci, il faudrait non seulement rencontrer
un yogi véritable mais encore qu’il accepte de parler d’une expérience,
peut-être par ailleurs incommunicable, en tout cas incompréhensible par
le commun des mortels.
« A Bordeaux,
l’idiot du village, c’était Molinier » dit Jean-Didier Vincent. « Quel
innocent je fais ! Quel idiot je suis ! » écrit Lao Tseu.
Vincent lui fait un somptueux compliment quand il dit : « Ce
n’est pas de l’art ». En effet. Le masque vaudou exposé dans le cabinet
d’un surréaliste (Tristan Tzara par exemple) c’est de l’art. Ce même masque
porté par le chaman ce n’est pas de l’art. C’est l’art avant qu’il
ne soit confisqué par son reflet mineur, l’esthétique. C’est l’art plein
de la relation de l’homme avec les puissances mystérieuses de l’invisible,
et beaucoup d’autres choses, que vouloir décrire reviendrait à tenter de
dire l’art sacré quand il n’est encore ni art, ni sacré, mais beaucoup plus
que cela.
« Tout mon art,
toute ma science apprise ne sont plus que « néantisme » substance
minime pour exprimer ce vide qui est tout et rien à la fois. » Je serais
bien audacieux de vouloir dire le vide, un peu comme le silence, la parole
le chasse. Mais je sais l’importance centrale, c’est presque un jeu de mot,
qu’il occupe dans le taoïsme (mais aussi dans le bouddhisme, l’hindouisme,
etc…) (« c’est le vide médian qui fait marcher le char, c’est le vide
(entre les murs) qui permet l’habitat… » Lao Tseu)
Est-ce à dire que Molinier
est un saint, un sage, un yogi ? Le panthéon hindou n’obéit pas à la
morale. L’homme est une des espèces de l’univers. Existent aussi les mondes
divins, les mondes démoniaques, les mondes intermédiaires. Dieux, démons,
peuvent être bons ou mauvais. Le démon Ravana reste 1000 ans en ascèse,
méditant au sommet d’une montagne, en échange de quoi Brahma lui accorde
une faveur. Il choisit l’invincibilité grâce à laquelle il asservit et terrorise
le monde, instaure le règne des démons. Rama, incarnation d’un dieu en homme,
lui fera la guerre et le vaincra. C’est le thème central du Ramayana, écrit
par Valmiki « celui sur lequel la termitière s’est construite »
à cause d’une très longue ascèse, à la suite de quoi il a l’inspiration
du récit. Avant Valmiki est un bandit de grand chemin qui détrousse et assassine
les voyageurs pour nourrir sa famille.
Si Molinier perçoit
les mondes sur-humains (à ce titre, il est le seul vrai surréaliste), s’il
y est relié, non seulement par une expérience inimaginable pour nous, ou
encore tout simplement par sa nature, cela n’implique pas qu’il soit « bon ».
Les divinités féminines évoquées
par les différentes mythologies ne sont pas, en majorité, conformes à nos
définitions de la bonté. Harpies Erinyes Syringes, sirènes, incubes, Isis,
Déméter archaïques, Walkyrïes… Sacrifices humains à Astarté, Meutre rituel
du roi amant après cinq jours de fête et d’orgie, chaque printemps, pour
Artémis. Ce que ne contredisent pas les facéties des Morgane et autres fées.
Mon impression, en tournant les pages du catalogue de ses œuvres, en voyant
qu’au fil du temps ses formes finissent par exploser en coït sanglant, c’est
que, si Molinier a trouvé quelque chose,
ce quelque chose a finit par l’avoir… mais c’est une autre histoire. Que
– peut-être – l’étude de son œuvre et de ses biographies pourrait révéler.
En tout cas il a cherché, à tout prix, et a trouvé. « En quoi différent
bien et mal ? » dit Lao Tseu. -
Patrick Koan, journaliste -
La décennie 1936-45, minée par la défaite de
39-40: mobilisé le 4 septembre 39, affecté le 5 mai 40 au Groupe sanitaire
de la 240 ° Division légère d’infanterie basée à Nuits sur Armançon, à 25
km. de Montbard ; fait là prisonnier de guerre du 18 juin, au 12 septembre
40; décennie obérée par « la guerre qui l’oblige à l’agriculture, ne
peignant plus du tout, sa façon de résister à l’occupant ; mais toujours
en charge de l’entretien des deux cliniques bordelaises Paul Bert et du
Tondu… clinique Paul Bert où il se réfugie comme « employé d’entretien »,
lorsqu’il menacé de réquisition pour aller travailler en Allemagne »
(Françoise Molinier/P.P. entretien,1988) mais décennie qu’il dit
commencer avec les peintures tibétaines et REVOLUTION -1935 … décennie à peu-prés achevée sur ce néantisme qui est fondamental pour lui, comme dogme de doute et de recherche, sinon
de non-foi … vous trouverez ce mot « infini » souvent dans mon écriture.
Ce mot a pour moi une signification « néantiste » qui, je trouve, va très bien à la finalité
du petit savoir humain (écrits2005,p.120)… décennie s’achevant sur une tendance à l’ésotérisme
le poussant en peinture, à l’abstraction et au symbolisme, en rupture de
sa production post-impressionniste contemporaine … dans cette décennie,
durant laquelle il se forgerait aux philosophie et morale orientales il
faut voir les racines de son œuvre, avec sa volonté de faire sa vie, disait-il,
en étant un mauvais soi-même plutôt qu’un bon un autre !
*
*
*
MOLINIER UNE DECENNIE
MAGIQUE 1946 -
1955
1946 AMOURS – 1946, (P.P.1992,repro.folio.ill.couleurs,p.4;1928:date-erronée) premier
tableau érotique, d’une tonalité à la charnière du symbolisme et de
l’impressionnisme ; tableau dont il n’avait
jamais accepté de se séparer, lui accordant une importance particulière ; puis offert 20 ans après, à Jean-Pierre Bouyxou, jeune complice de 19-20
ans. Cette importance, c’est non seulement la reprise de la peinture après
guerre mais ce serait aussi, selon lui, l’acte de naissance de sa peinture
« magique » définie comme art
mentalement interactif : La vertu de son art, qui se veut délibérément magique, est d’enfreindre la loi qui veut que toute image peinte …
n’accède pas au plan de l’intervention active dans la vie. » (A. Breton, Etoile scellée, 1956)
Une œuvre
d’art implique une présence, elle est le rayonnement matérialisé de l’individu.
Le tableau devient une chose humaine, la magie intervient, les supports
(toiles, panneaux, papiers) sont magnétisés, les liants et vernis à peindre
sont spermatiques, la peinture magique est née ! Ces œuvres posent
un problème : elles changent d’aspect, elles communient avec le spectateur,
elles créent l’événement. (texte
daté de 1946 dans sa biographie publiée en 55-56 par Breton; repris dans
Le Chaman et ses créatures –1995, p.91,
selon la maquette-testament de 75-76)
Les vernis
à peindre sont spermatiques, La peinture magique est née :
le tableau même devient fétiche, après qu’il ait acquis avec le sperme un
caractère fétichiste. Ces œuvres posent un problème : elles
changent d’aspect, elles communient avec le spectateur :
ce spectateur comme voyeur, c’est d’abord lui-même !
1947 ANGELICA tableau repris en 1975-76 : son ultime touche picturale. (Letu 1979, p.27, daté 1947)
46-47 Expose en 1948 un « paysage » sous-titré NEANTISME. Ce tableau demeure inconnu
pour l’instant. Quelle est la date du sous-titrage ? Il serait intéressant
de confirmer que le sous-titre ait été donné à l’occasion de son exposition
aux AIB de décembre 48 ?
Un crâne transformé en Calebasse dite du Néant (JdL1997,p.3)
On
voit un crâne dans un grand nombre de photographies d’atelier !
Face à face avec la réalité, vis à vis de mon intimité, mes tableaux
se réduisent à peine à une ombre, à une trace, car ils ne puisent que dans
l’invisible. / Tout mon art, toute ma science apprise ne sont plus que «
néantisme », substance minime pour exprimer ce vide qui est tout et rien
à la fois. (P.P.1992, p.96 : note dactylo non datée & JdL1997,p.15)
Mes tableaux ne sont qu’un essai de projection, essai de matérialisation
de ce qui en moi, de mes sensations, de tout ce qui voudrait s'exprimer
par moi... / Essai, c’est à dire façon incomplète, non aboutie, car mon
« en-soi » n’est pas exprimable et se situe dans l’incommunicable.
/ Mon œuvre est ainsi un moyen terme entre le visuel et l’ésotérisme, terme
qui pourtant ne s’atteint pas, impuissant à se réaliser dans une expression
absolue. Pour cet aboutissement total, anxieusement cherché mais insaisissable,
en plus des formes et des couleurs, il faudrait un autre mode d’expression.
Lequel ? des cris peut-être ? ? ? / mais ceux-ci avec
quelle matière plastique ? / Et la nature de ces cris… (JdL.1997,p.15)
S’il faut s’en reporter aux classifications, l’Art magique est l’espace
invisible dans lequel a retenti un cri qui ne se renouvellera plus, ou ne
s’entendra plus.(écrits2005,p.89)
[Molinier, en appelant aux cris,
rejoint post-mortem par ses notes intimes, le groupe des poètes « majeurs »
qui, aux époques boulversées, en reviennent à l’expression initiale, cri
primal et vital, manifestation de colère, de souffrance et de révolte :
dans Ecrire Le Cri, Alain Marc (édition-L’Ecarlate,sept.2000), avec une préface de Pierre Bourgeade, rassemble et analyse
l’œuvre « d’écorchés » dont Joyce Mansour, justement ! (p.117) « Cet essai
veut. Perturber, remettre en cause les notions en place, donc usées, de
la littérature et de la vision de la littérature. Explorer les grands moments
du cri, à savoir l’expressionisme, les prémices futuristes, Artaud, Pierre
Jean Jouve, Georges Bataille, Vladimir Maïakovski, Joyce Mansour, Franck
Venaille, Abdellatif Laâbi, Louis Calaferte, Bernard Noël, Pierre Guyotat,
et de nombreux autres, sans passer sous silence l’œuvre du grand oublié
Francis Giauque. » et Léon Bloy ; Céline ; et pour revenir
dans une sphère « plastique » on ajoutera les dadaïstes ;
leurs successeurs « poètes sonores » comme Altagor (André Vernier
1915-1992) et sa parole abstraite dite « transformelle », François
Dufrêne (1930-1982) et son « Cri-rythme » etc...
03.48 Exposition personnelle
à la galerie Georges Faure, cours de Verdun, Bordeaux
(Sud-Ouest,04.03.48.p.4). Y
a-t-il un catalogue ou un document sur le contenu de cette exposition ?
est-elle de caractère impressionniste-fauve ; ou bien illustre-t-elle
déjà son évolution ?
05.48 LES AMANTS A LA FLEUR
– 1947-48 tableau 131 x 98 cm. [grandeur
nature] exposé aux A.I.B.
mai-juin 1948 (P.P.1992,p.42 & 251) donc
de facture antérieure : 1947 ? (P.P.1992,repro. ill. couleurs p.5)
Tableau reproduit en vignette sur un manuscrit reçu par André Breton (Breton,lot2410/24)
vraisemblablement en annexe d’une lettre de 1959.
PREMIER DOUBLE AUTO-PORTRAIT, ce couple debout ? Est-il déjà possible
que Molinier soit là, travesti, installé en permanence dans son salon… vraiment
un coup de Maître ! d’abord la lumière de ce tableau : sur le
seul visage de l’homme et sur les seules chairs dénudées de cette femme,
grandeur nature ; ensuite les pose et vêture de cette femme évoquent
absolument la Fille magique des années 50 et les auto-portraits
fétichés
des années 60 et 70. Sa pose en vrille : visage méconnaissable, comme
un masque, complètement tourné sur sa droite, vu latéralement à l’égyptienne,
dans l’ombre, inexistant ; seins frontaux éclairés ; et le haut
de la jambe et sa fesse droite éclairés aussi et vus latéralement, tournés
à l’envers du visage, sur sa gauche ; jusqu’à ses mains jointes en
étoile devant le sexe, mais aussi comme griffant la cuisse. Sa vêture toute
noire : jambe gainée de soie transparente et fesse nue ; guêpière
remontant ses seins nus, aux tétons très rouges ; blouse recouvrant
ses épaules mais laissant ses bras nus.
Mais ce n’est qu’en avril 55 qu’André
Breton, notre premier témoin, sera confronté devant Les Filles magiques à cet archétype de travestissement, comme
à la mystification du double auto-portrait - par photo-montage - clairement
légendé comme étreinte. Et dans le courant des années 60, quand Jacques
Abeille découvre qu’une
guêpière fait les seins glorieux ou la croupe épanouie… que la contrainte
de la taille projette dans une nudité plus libre, plus intense… (J.A.2005, p.114), il décrit cette posture
peinte en 1947, comme les suivantes, photographiées. Ce qui est très remarquable
dans toutes ces compositions, c’est leurs fonds sombres, sinon noirs, comme
le halo de la lanterne magique ou du fondu-enchaîné que Raymond Borde ne
ferait découvrir à Molinier qu’en 1962, en le filmant ! ?
S’agit-il en 1947 de la part de Molinier, d’un propos conscient ?
Ce tableau primitif préfigure tellement d’auto-portraits photographiques
qu’il établit une relation très forte entre peinture et photographie, relation
qui ne peut s’expliquer que par une pratique, celle de son travestissement ! L’image
seule parle, mais sa réponse crève les yeux : l’incroyable cohérence
entre tous ces détails posés en 1947-48 et révélés seulement en 1955, 8
ans après, confirmés encore en 1966, 1969, et 1973-74 avec les derniers
autoportraits couleurs de la série Le Peintre, l’œuvre et
son fétiche ; tout ceci ne peut être le fruit du hasard ?
plutôt le résultat d’une pratique ! et quand a-t-elle commencée? On se rappelle
alors 1918… les travestissements de jeunesse
(écrits 2005,p.13,56).
En 1956-57, dix ans après ce tableau, il dit encore : à l’abri, dans ma beauté…
j’observe le secret… de mon double caché ?
(surréalisme,même-n.2). Ce
n’est que plus tard, en 1962, qu’il présentera ses
« poupées - fétiches » comme son double…
Molinier
a-t-il pu anti-dater Les Amants à la fleur ? Cela est exclu puisque ce tableau est attesté
avoir été exposé au salon de mai 1948 organisé par les A.I.B. (P.P.1992,p.42 & 251). Puis Molinier l’accroche dans son salon, rue
des Faussets, où il est parfaitement visible, sur ce portrait que Françoise
a confié à Didier Périz (JdL1997,p.2) Elle y est debout, accoudée à la cheminée,
devant Succube -1952, avec à sa gauche, intégralement vu, Les Amants à la fleur –1947-48. Pierre Molinier a pris ce cliché en 1952 avant
le mariage et le départ de sa fille pour Paris(P.P.1992,p.155).
A
cette époque il n’est nulle part, officiellement ni officieusement, question
de travestissement. Et alors que la famille est toujours au complet rue
des Faussets, force est d’admettre que dés 1947, chez Pierre Molinier, ce
qui était symptôme dans l’enfance, s’est formalisé dans le registre de la
création : conjointement sous forme du « double », par les
thèmes de l’androgynie et du narcissisme amoureux puis de l’auto-érotisme.
Le sujet de cette toile est pourtant resté secret ! De fait rien n’apparaît
dans les carnets connus à ce jour, qui le dévoilerait. Peut-être Molinier
l’avait–il oublié ? Cet oubli sera courant avec ses œuvres primitives.
Mais Molinier voudra absolument le récupérer quand Gavroche le lui dérobera
au grenier1, au début des années 70.
Ce
constat remet en question beaucoup de certitudes ou plutôt beaucoup de scepticisme :
Que faisait Molinier déjà avant 47, dans l’intimité de son atelier-grenier ?
Sûrement il se travestissait comme il se montrera dans
Les Amants à la fleur –1947-48 !
et ses allégations de travestissement à 18 ans, deviennent d’autant plus
cohérentes. Encore une fois, comment comprendre ces têtes de femme sans
consistance, sinon inexistante ? depuis Amours -1946,
Les Amants à la fleur –1947-48,
Le Nu à la fleur –1950 qui surplombera son grand
lit jusqu’à sa mort, et enfin La Fleur du paradis –1958,
à moitié é-têtée… ? Comme
plus tard, il se représentera lui-même presque toujours masqué, sans tête
ou sans visage ces femmes peintes seraient-elles toutes, déjà et aussi,
son double ?
A
la réflexion, il avait déjà dû accumuler avant 1951, beaucoup de frustration
et de besoin de cohérence entre sa vie et son œuvre, pour décider de rompre
à l’automne de cette année là, avec les Indépendants.
Mon intime conviction a toujours été que l’œuvre de Molinier était bien
plus précoce, plus aboutie que tout ce qui avait été établi ou reconnu; notamment
par Pierre Petit, repris malheureusement par les auteurs suivants, s’exprimant
à faux – on le verra - et très négativement sur les premiers photo-montages
qui poursuivent la série peinte des amants et sont des double auto-portraits – homme
et femme en étreinte - reçus par Breton en avril 1955 et par Alain
Jouffroy en février 1956, comme Le Baphomet donné
à Péret en 1956. Pierre Petit a oblitéré « Molinier avant Breton »
en ignorant aussi l’idée de sculpture-tableau
énoncée innovation en cours
avant avril 55, et les carnets d’œuvres
envoyés
à Breton, pour diffusion, en novembre 55.
Bref
ce tableau des Amants à la fleur,
attesté de 1947-48, apporte par sa grande anticipation, la preuve
incontestable que la vie de Molinier depuis 1946, au moins, est beaucoup
plus compliquée qu’il n’a bien voulu le dire, et mille fois plus « riche,
diverse, variée et inqualifiable » que ne l’admettent aujourd’hui l’amateur
intrigué et malheureusement aussi le spécialiste frileux ou handicapé, soit
par son corset social, soit par une perception déficiente. Espérons d’abord que ce tableau soit admis comme
un manifeste précoce de l’œuvre et de la vie de Molinier ; cela parait
incontestable ; deux preuves supplémentaires en sont - 1) sa reproduction
par Molinier, en vignette, sur une feuille de papier à lettre de 1955 (archives Breton, lot 2410) ; - 2) le coté féminin des Amants à la fleur -1947-48 est
précisément le seul tableau que Molinier intégrera dans une « installation
photographique » du moulage de ses jambes,
un Vol’ume textile, de
la série Parfois
des jambes peuvent être un visage (lettre à Lo Duca,06.03.59). Espérons ensuite que cette
reconnaissance re-créera un climat de confiance – sans éliminer cependant
tout scepticisme propice à la recherche - vis à vis de ses assertions et
confidences, évidemment assez incroyables pour une personne sans trop de
questionnement personnel !
1949 LES AMANTS
DANS LA CAMPAGNE - 1949 [collection ville de Bordeaux, ex-collection
Francis Maugard]
Ce tableau qui est une suite du précédent, Les amants à la fleur, crée une mésentente entre
Molinier et sa femme de caractère conformiste : elle le refuse
dans leur salon, à cause du chat qui montre son derrière et du coup,
il décide de ne plus rien lui montrer ! (Mohror1973)
Ce chat qui
montre son derrière sur ses deux derniers tableaux
comme une sorte de signature, est bien une provocation ; annonce-t-elle
son prochain cachet -1950 ainsi que sa future dévotion anale exprimée
à partir de 1960 auprès d’André Breton et d’Alain Jouffroy ?
1949 NON CONFORMISME -1949 reprend le tableau REVOLUTION
-1935-36,
et le titre à nouveau. (P.P.1992,p.222)
Ce nouveau titre donné retouche du tableau, c’est une réponse appropriée,
envoyée par Molinier, depuis le galetas au 4éme étage de
l’atelier du grenier Saint Pierre,
à sa femme qui exclut son œuvre du salon bourgeois de leur appartement du
second !
Peu après, en 1949, sa femme quitte
Molinier : elle le plaque pour raisons économiques – ne pouvant conserver
un train de vie privilégié - après la longue inactivité de Molinier, de
prés de neuf mois, due à des rhumatismes articulaires aigus. Elle retourne
chez son père avec leur jeune fils Jacques ; alors que Françoise choisit
de rester rue des Faussets. Ces
ruptures donnent du même coup son indispensable liberté à Molinier pour
lui faciliter, sinon lui permettre, de commencer à
« vivre » sa vie plus au jour, et poursuivre son œuvre. Il ouvre alors l’atelier-grenier2 en occupant définitivement leur ancien
séchoir à linge, en face du grenier1 ; mais
il est probable qu’auparavant, il y faisait déjà subrepticement ses prises
de vue de Fille magique debout : c’est une pièce plus spacieuse avec quatre vrais murs et deux
fenêtres ouvrant au nord, un plafond assez bas, à 2,10 m.. Mais Molinier
ne mesure lui-même que 1 métre 60. Ce grenier2 est situé deux étages au
dessus de la chambre de Françoise. Occultant aussi la porte entre le salon
du second étage et cette chambre par le grand tableau Les Amants à la fleur (JdL1997, p.2) Molinier
se donne ainsi, dès ce moment, une certaine liberté de l’usage de l’ensemble
de son appartement; ce qui est possible parce que Françoise conserve un
accès indépendant à sa chambre sur le palier de l’escalier. L’ancienne chambre conjugale devient un troisième
atelier; et
seulement dans les années 70, son studio-atelier, exclusif de tout autre.
(plans reconstitués par l’auteur
avec Françoise Molinier en mai 2001, pour caractériser les divers sites
de prise de vues)
Mentalement,
après cette rupture domestique, il se considère en rupture de ban social :
rupture secrètement énoncée dés 1947-48 avec ce premier double auto-portrait
travesti et secret des Amants à la fleur -1947-48, rupture poursuivie par ses Filles magiques dés 1950 et renouvelé en
1951 avec sa première œuvre blasphématoire secrète Le Christ Puni, puis fin 1951
ouvertement affirmée par sa protestation vis à vis de ses ex-amis des Indépendants; rupture illustrée encore par son Auto-portrait en suicidé au plus
tôt de 1952; puis en 1956, par sa
Tombe prématurée dont il gardera
La croix (coll. Eric Fabre) rupture illustrée encore par ses références
ultérieures à SATANICUS II qu’il datera vers 1950. Pour Fénelon et Lacoste aussi « Il est remarquable
que l’épisode biographique des (la) fausses morts de 1950 aient suivi la période néantiste où s’était engloutie la peinture; … c’est
donc après une inscription de sa mort dans le réel, un jeu avec la disparition
de l’image, qu’il devint peintre de son œuvre » (Fénelon/Lacoste, Cerisy, 1980, p.132)
Ces
ruptures libèrent de nouvelles pratiques: une expression
poétique violente, la signature de ses œuvres par son sceau de compagnon,
l’énoncé de pratiques auto-érotiques : la sensibilité de ses seins, l’auto-fellation.
Cette marginalité qui le conduit à un isolement à Bordeaux de plus
en plus pesant l’amènera à solliciter à Paris l’appui et les
conseils d’André Malraux dés 1952, en vain ; puis d’André Breton en
1955, avec succès.
1950 Se pense et se veut mort vers 1950… aux conventions et au
conformisme, conviction formalisée en 1956 par
sa Tombe prématurée, sous les auspices de
Satan et du libellé SATANICUS (cf. le poème Le Maudit
-1953 & la gravure Les dames au pistolet signée Pierre
Molinier S(ATANICUS) II reçue
par André Breton au printemps 56 ; enfin en 1965 SATANICUS II de l’an cinquante ! encore cette rétro-datation
à l’an cinquante ! (dédicace du 19.06.65 à Emmanuelle du dessin Oh ! Marie … Mère de Dieu)
Signe dorénavant
Compagnon Du Savoir ET Maître Des Vérités : C DS ET MDV initiales disposées autour
de son sceau compagnonnique. A noter cependant que Succube – 1952 cumule
sa signature nominale et son sceau peint en bleu (Breton, lot4372) également présent sur les 3 autres tableaux
de la collection Breton (Breton, lots 4035, 4370, 4371).
Dit découvrir la sensibilité de ses seins.
48-50 série des FILLES MAGIQUES premiers auto-portraits photographiques travestis
et masqués dont André Breton, dés avril-mai 55, accusera réception
avec l’hypothèse que Molinier n’en ait jamais parlé
comme d’autoportraits sinon à propos de ses double auto-portrait :
homme et femme en étreinte; et sauf
à dire que la magie
est opérative avec ce titre
manuscrit (la) fille magique au dos de plusieurs
photographies - quatre sont connues à ce jour : une
pose couchée au grenier1 et trois autres debout au grenier2 - les premières
datant des alentours du début des années 50 comme l’accrédite cet extrait d’entretiens
entre Pierre Molinier et les Mohror (août 1973,coll.Oudin) :
Molinier :Tenez me voilà ici jeune… enfin jeune, cinquante ans, quoi ! Riiiirrrres
Mohror : J’ai vu chez Fred [Deux] des photos comme ça !
Molinier :Voyez, c’était fait avec
du papier qu’on fabriquait à l’époque,
du papier qui venait au jour… [noircissement direct ou auto-vireur, maison
Biot, Lyon]
Mohror : On dirait que vous avez presque des jambes de femmes !
Galbées exactement comme une femme… La dernière fois que j’ai vu des photos
de vous, c’était chez Fred Deux, un dessinateur qui se trouve dans le Bugey
et il avait une photo de vous.
Molinier :
Eh oui !
Riiiirrrres
Mohror :
Je lui ai dit: Qui est cette belle pépée ? et lui : Ce n’est pas
une belle pépée, c’est Pierre Molinier.
Et il m‘a expliqué; j’en revenais pas !
[correspondance Molinier / Fred Deux alias de Jean Douassot ?]
48-52 Dit Faire le CIRCUIT [auto-fellation et
ingestion de son sperme] comme les yogis : j’ai fait ça à 50 ans et
c’est pour ça que j’ai mis deux ans à y arriver : 1948-52 ? (mohror,1973) … Oui ! Ma carte de visite (chaveau,1972) qui est jointe à chaque premier contact
épistolaire… si ça déplaît, ce sera sans suite et pas de temps perdu !
(mohror,1973)
1950 Premier PHOTO-MONTAGE sur un autoportrait travesti et masqué de
la série
Fille magique au grenier1 (Breton,lot 2415 et non 2414, reproduit p.273)
qui
serait déjà un photo-montage compte tenu de la distortion entre buste et
bassin? avec un autre
visage retouché, vraisemblablement celui de MONIQUE (P.P.1992,folio.ill.nb.p.5); tirage sur papier grainé n.b. daté manuscrit au
verso : 1950 (coll.oudin).
Cette pose, motivant ce déhanchement forcené en vrille, pour présenter
le mieux possible seins-postiches et fesses sur le même plan, rappelle aussi
La Vénus au miroir de Vélasquez
(National Gallery,USA) et les
Odalisque de Jean-Dominique Ingres ; relation de citation entre
peinture et photographie. On verra que l’œuvre de Molinier décline d’infinies
variantes de cette relation ; jusqu’à pouvoir poser dans cet œuvre
le principe de la fusion de la peinture et de la photographie. Cette posture,
buste-seins et fesses-mollets-retournés présentés au même plan frontal,
caractérisera l’œuvre de Molinier comme le tableau Le Nu
à la fleur – 1950, ensuite le photo-montage
Reflet d’une Tentation – 1956-58,
les tableau et photo-montage La Fleur du paradis –1958, puis les Poupées-fétiches des années 50, et des années 60. Elles
sont son double, grandeur nature ; couchées, au grenier1, dans les
années 50, ne montrant que le mollet dans Reflet d’une tentation
– 1956-58; ou
debout au studio, au second étage, dans les années 60.
Considérer
cette date manuscrite de 1950,
c’est poser deux questions concernant Monique :
quand fait-elle son entrée dans la vie de Molinier ? Autrement dit
est-elle sa fille ? et quelle est la place de
Monique
dans l’œuvre de Molinier : autrement dit est-elle une ou La Fille magique en
même temps que modèle des tableaux ? Dans son entretien avec les Mohror, en 1973,
il dit que la mère de Monique a toujours gardé contact avec lui, et qu’il
avait notamment les photos du bébé… « tu connais tout de moi ! ?… »
fait-il dire à Monique». « Le
Sceptique », qui ne croit pas à cette histoire, dit
avoir dans les archives Molinier,
une première carte postale de Monique à Molinier, de 1952, provenant
comme d’autres, plus tard, de bars ou de diverses « maisons closes
» en France. Mais
cette carte implique justement qu’ils se connaissent auparavant… depuis
quand ? Molinier s’entretiendra
souvent de Monique avec Breton, mais
sans rien apporter de décisif, on le verra !
A
moins d’une autre hypothèse aussi vraisemblable : que cette date 1950 concerne l’auto-portrait-matrice de ce double
photo-montage ? comme Molinier
titrera des dates 1918 et 1925, ses auto-portraits-photo-montages
de son corps de 1967 avec ses têtes retouchées de ses portraits de jeunesse
de 18 et 25 ans.
1950 NU A LA FLEUR –1950 (Nu aux fleurs exposition AIB
hiver 1950-51; P.P.1992, p.222 & 252;reproduit par Letu 1979,p.20;date1955
erronée)
« La présence d’une femme
de chair y était aussi sensible qu’en amont d’une photographie. Peut-être
aurait-on pu la situer dans la période transitoire de l’artiste, au cours
de l’immédiat avant-guerre… » (JacquesAbeille,2005,p.51) mais date 1939 très incertaine à
bien des égards ? Formellement ce tableau comme le photo-montage contemporain
Monique
-1950
semble aussi une citation d’Ingres. Symboliquement, ce tableau présentant
une femme sans visage, comme Les amants à la fleur
-1948,
n’est-il pas encore son « double », le second en peinture ?
1951 LE CHRIST
PUNI - 1951 premier tableau
blasphématoire – inconnu,
sinon par une reproduction photographique nb. dans les archives Breton
(lot 2475)
de l’exposition E.R.O.S., jusqu’à son exposition à Bordeaux fin
2005 ; seul apport notable de cette manifestation si médiocre et problématique ! Les œuvres blasphématoires suivantes le répéteront : la gravure Sodomisation christique -1960 ; le tableau Sacrilège –1962-63 & Oh ! Marie… Mère
de Dieu –1965 ; une
trinité d’une incroyable violence !
Alain Jouffroy avait confirmé (septb.2005) que Le Christ Puni et Sacrilège n’étaient pas un seul tableau, retouché entre
1951 et 1962-63, dans la forme et le titre, comme le pensaient dans leurs
publications respectives, Bernard Letu (1979,p.51), Jean-Pierre Bouyxou (Fascination1980,p.44) et
Pierre Petit (1992,p.75). Jouffroy ajoute que « ce tableau, très
sombre et de petit format [76 cm. de haut quand même - à moins qu’il
n’y en ait une variante ?], reçu en 1956-57,
est curieusement « dans la
nature », égaré, ayant changé de mains, en tous cas, dans un de ses
nombreux déménagements ! »
05.51 Expose LE DUEL
–1951-73 au salon de printemps
des Artistes Indépendants Bordelais
de l’année 1951.
Les 3 dessins préparatoires au tableau sont
connus, mais ils ont été publiés sous le timbre erroné
Cro-magnon une première fois groupés, conformément à l’état de la succession (IVAM1999,p.98) ; puis à nouveau mais
séparément, ce qui en a supprimé la cohérence (écrits2005,p.106&122) et malgré les signatures
et cachets de l’artiste, la reproduction de la page 106 est à retourner
gauche-droite ; et celle du dessin de gauche, page 122, également ! à
noter que ces 3 dessins au crayon sur calque, plutôt qu’une joute amoureuse,
décrivent un synopsis de lutte; de la lutte à mains nues jusqu’à un duel
à l’arme blanche… mais y a-t-il si loin de la lutte à la joute amoureuse?
L’importance de Duel est
confirmée par plusieurs citations dans ses carnets lorsque Molinier esquissera
un bilan de sa peinture dans les années 50 : Duel –1951 qui est lui-même
un résultat de La Prière –1928
(écrits2005,p.101)
et encore à propos de Duel (écrits2005,p.107): Dans un but tendancieux courant, le duel serait confondu avec
assassinat;
Molinier dit
avoir repris ce tableau dans les années 70 (mohror1973) vraisemblablement en passant
une résille sur, plus ou moins, la totalité de la composition, et pas seulement
« sur les
jambes gainées de bas à résilles » (P.P.1992,p.43).
Presque toute sa production de l’année 1951
(P.P.1992,p.223) est
à vocation violente ou érotique : le dessin EROTISME, [inconnu ? à moins
que ce soit le dessin Le Combat des Cro-magnons re-titré ? puisque Molinier évoque des sexes qui s’arrachent
(mohror,1973)] et les tableaux LE GRAND COMBAT, JE GUEULE
GAIEMENT CE QUE J’AI A DIRE. Ces trois œuvres sont exposées au salon des Artistes Indépendants Bordelais automne 51 (P.P.1992,p.253) pour
l’inauguration duquel Molinier a préparé un événement à sa façon, dans l’objectif
d’affirmer son indépendance et sa différence :
11.51 PROTESTATION premier manifeste rendu
public, de sa créativité et de son indépendance… une rupture organisée par
un « coup monté » camouflé en censure du tableau Le Grand Combat n.1 à l’occasion du salon d’automne 1951 des Artistes Indépendants Bordelais.
PROTESTATION 1951
OYEZ, honnêtes gens et autres ! ! !
Cette toile a été censurée à la suite d’une protestation que quelques
membres des A.I.B. ont faite auprès des autorités policières de notre Ville.
Moi, Pierre MOLINIER, Membre du Comité Fondateur de la Société des
Artistes Indépendants Bordelais, à ces faux Indépendants, je dis ceci :
« Dans cette maison que j’ai aidé à fonder pour la liberté d’expression,
la protection de la personnalité, la tolérance et l’amour de l’Art, votre
place n’est plus avec nous. Allez donc porter ailleurs votre prétention
à juger les autres.
Allez donc enfanter dans la nuit dans le coït honteux, seul permis
par la morale publique faite à l’usage des C…*
Il n’y a aucun drame en vous, si ce n’est la vanité et l’arrivisme :
mon indépendance vous gêne et vous fait peur, Vous en Ch…dans vos frocs ! !*
Le drame de l’artiste est dans la part qu’il prend dans l’univers,
et l’univers de chaque individu, c’est lui-même. Pour le peintre, son œuvre
est le résultat logique du drame intime de l’univers qu’il s’est créé.
Que me reprochez-vous dans mon œuvre ? D’être moi-même ?
Allez donc, vous crevez de conformisme ! Vous n’êtes pas des artistes,
vous êtes des esclaves ! Vous êtes des bornes à distribuer l’essence !
Vous êtes le signal rouge et vert du coin de la rue……
Eh, allez donc, enfoutrés ! ! ! ! !*
Signé :
Pierre MOLINIER
Molinier a accepté de décrocher le dessin Erotisme [inconnu ?], mais épingle ce manifeste sur le voile noir
censé cacher Le Grand combat, tableau qu’il a annoncé comme licencieux
ou pire, et qui devient motif d’un scandale : dans
ces lignes sont prévues les phrases insultantes* à négocier ;
de toute façon elles resteront lisibles à travers les ratures hâtives et
pseudo-colériques ! Et du troisième tableau, sorte de rébus ésotérique auquel personne
ne trouve rien à dire, Molinier doublement réjoui sans doute du tour secret
joué à la société bordelaise, enverra sa clé de lecture à André Breton en
1955 (Breton, lot 2410, manuscrit à l’encre rouge) :
JE GUEULE GAIEMENT CE
QUE J’AI A DIRE – 1951
0,80 x 100 / Peinture Esotérique Signification secrète – signes employés :
La quatrième République… est une Pute… une partie des membres de son gouvernement…
sont bons à se faire enculer… Par les nègres de l’Equateur… ce tableau a
été admiré par Mr. Chaban-Delmas député-maire et toute sa suite.
Même à la fin de sa vie
il n’oubliera pas cette secrète partie vengeresse du scandale et il
en synthétisera alors l’insulte (mohror1973): y lire en termes ésotériques: Vous
êtes des enculés : je vous emmerde à tous ! et dans ses notes il dira
de ce tableau (écrits2005,p.107): Donc Je
gueule gaiement ce que j’ai à dire, tableau qui donne le secret de son
ésotérisme est dynamiteur; et peut-être à son propos (écrits2005,p.100):
Ce tableau
est ce que j’ai fait de plus complet. Il traduit le problème de l’objectivité,
la mise en accusation du conformisme et s’exprime ésotériquement. Pierre
Petit fait état dans les archives d’une planche décodée (P.P.1992,p.95) des représentations ésotériques suivantes :
homme, femme, enfant, masure, arbre, route, barrière, cuve, raisin, eau,
fleurs, cheval, etc… pourquoi n’en est-il pas question dans le recueil de
ses notes et écrits publiés en 2005 ?
Molinier aura encore 25 ans
– de 1951 à 1976 – pour poursuivre et lancer ces messages qui restent à
décrypter, notamment aprés Comtesse Midralgar –1950: Le retour des vendanges – 1952 ; Amour. Ah ! les Vaches – 1954 ;
Le miroir -1964 !
Fénelon et Lacoste – 1980 :
« Entre 1946 [après 1936, 1946 : là aussi décennies remarquées] et 1952,
le mot « peinture » s’affuble de quelques déterminants :
« de caractère… anti-morale… ésotérique » Molinier cherche la
censure et la trouve en 1951, avec Le Grand Combat… L’univers de chaque individu, c’est lui-même
– répond-il… Vous êtes des esclaves… des bornes… le signal… quelle perspective par rapport aux propos artistiques
actuels ! Mais: des bornes à distribuer l’essence, on ne peut être sûr que Molinier ait voulu
tous les sens d’une telle invective, ni même qu’il ait pensé à l’essence
de ce qu’il disait, Il avait aussi le don de la colère.» (Lacoste/Fénelon, Cerisy,1980, p.125)
Cette
affaire qu’il a entièrement suscitée, Il en rit encore chaque fois qu’il
la raconte : Plaquer les Artistes Indépendants Bordelais « société
» qu’il s’était promis de quitter mais pas sans le faire savoir ! ainsi,
à l’occasion du trentième salon, en novembre 51 (mohror1973). Dire qu’il a été censuré, est un résumé trompeur ;
une erreur encore trop souvent énoncée. En fait il a provoqué et organisé
la rupture avec la volonté de contrôle, sinon le contrôle des événements,
tout en se gardant le beau rôle ! Des preuves supplémentaires, chez
Breton: Protestation –1951 censuré par le comité
des AIB avec l’autorisation de
l’auteur – signé Pierre Molinier (Breton,lot2410,p.32) ou si besoin, dans ses carnets: Molinier expose : saboteur d’exposition. La déclaration et le
scandale du Grand Combat (écrits2005,p.56); ou : Tout dépend de l’événement
à créer et dont il faut rester le maître (écrits2005,p.94); et encore : Aller à bloc dans la couleur, dans tout
ce que l’on peut exprimer, tout en restant maître de sa liberté et, par
conséquent, de l’événement que l’on a crée. A tout prix rester soi-même.
Etre un mauvais soi-même plutôt qu’un bon un-autre, à tout prix rester le
plus possible soi comme peintre. Susciter l’événement pour en reste le maître
(écrits2005,p.98).
Cependant
ses carnets [spécialement le carnet d’adresses bleu couvrant la décennie
1951-1961 (écrits2005,p.97-111)]
témoignent aussi de beaucoup de ressentiment et de déception vis à vis de
la « société » d’avoir été poussé à cette rupture; sentiments
qui s’expriment plus globalement par une mise en cause du politique: Je proclame que l’Etat
de la 4° République, oublieux de ses origines démocratiques, agit sans discernement
et tend, par des mesures putaniques illégales et abus de pouvoir, à porter
des coups mortels à la libre expression de la richesse du pays (écrits2005,p.97); ou encore : Dois-je dire enfin que la Chambre des députés
qui nous représente est bien l’image de la France, le génie, le travail
et surtout la bêtise, etc…?(écrits2005,p.101).
Mais sa Protestation est incontestablement préparée, donc le scénario
écrit; et finalement contre mauvaise fortune, bon cœur :
dans tous ses entretiens ultérieurs, il va détailler ce coup monté pour
faire « chier les bourgeois » et montrer son intelligence manipulatrice
qui ne laisse pas grande place au hasard : aux employés municipaux qu’il
fait tourner en bourrique à force de tergiversations programmées qui entraînent
trois décrochages puis raccrochages de toute l’exposition, eux que son affaire ne
concerne pas, il a apporté de son bon vin pour les garder de son côté ! (mohror1973)
Cette
affaire du Grand Combat
c’est le premier témoignage incontestable de ses multiples affaires
grand-guignolesques qu’il raconte avec de grands éclats de rire, en se tapant
sur les cuisses, affaires qui émailleront toute sa vie ; que l’on peut
croire ou ne pas croire dans le détail, mais qui illustrent sa volonté d’être
maître de son existence, et de commander aux événements, ce dont il administrera
la preuve jusqu’à l’ultime, avec son suicide ! Croire ou ne pas croire Molinier ?
croire ou ne pas croire tout ce qu’il raconte, de ses aventures, ses conflits,
ses extravagances, ses folies, son plaisir provocateur à enfoncer les tabous !
Ce sera évidemment une des questions de la conclusion temporaire de ces
pages.
1952 Le Retour
des Vendanges –1952 (P.P.1992,ill.folio.couleur.p.9)
tableau donné avec La Prière –1930, le
matin de son suicide à son lithographe Chirstian Baudet.
1952 Succube
–1952
(P.P.1992,ill.folio.couleur.p.7 : à retourner
gauche-droite/date 1950 éronnée) technique mixte sur papier marouflé sur carton collé sur toile de sac;
signée et datée en bas à droite : P.Molinier
1952 94,5 x 85,5 cm.
et sceau peint en bleu, à la suite de la signature (Breton,lot4372) Ce
tableau apparaît curieusement dans la prise de vue au gernier2 de quatre
jeunes gens– encore à reconnaître - dont une femme assez masculine, posant
de façon excentrique, jambes plus ou moins dénudées, au milieu de tableaux
dont La Prière est le plus ancien et Succube –1952 le plus récent; photographie reçue par
Breton (lot2476/17)
entre 1955 et 59.
52-53 LE SUICIDE DU PEINTRE A L’ATELIER ou Le suicidé, au grenier1, première
image photographique de mort prématurée, à dater à partir de 1952, puisque Querelle
des trois grâces -1952, est le tableau le plus récent de la composition (Breton, lot 2410 & 2412, dossier 1955 :
exposition galerie l’Etoile Scellée,
liste proposée par Molinier de ses tableaux datés). Cette
mise en scène est une préfiguration de sa mort dans vingt cinq ans
: Il est étendu sur le dos avec un pistolet dans
la main droite, une boite noire [cartouches ?] dans l’autre main et coté gauche, un crâne
[la Calebasse dite du néant ?]
avec stylet fiché dans l’orbite;
cliché obtenu par un temps de pose très long, qui permet un auto-portrait
en « insert transparent » et crée une image fantomatique. (autre insert aux archives Molinier/Mercié : auto-portrait debout
au grenier1)
52-53 FRANCOISE MOLINIER, majeure en 1953, émancipée
en 52 ?, se marie et part habiter Paris avec Claude Desfossé, 3 villa
Moderne, XIV°; elle
donne à Molinier la jouissance de la totalité de l’appartement du second
étage, et la possibilité de sous-location
lui offrant une compagnie, qu’il évoquera souvent, mais
dont on se sait pas quand elles ont commencé ? Est-ce Monique qui inaugure ?
la fille dite naturelle
remplaçant la fille légitime ?
1953 SATAN
/ SATANICUS / BOUCLES d’OREILLES / A l’ANUS : poème blasphématoire et première apparition
du libellé Satanicus (extrait du poème Le Maudit, octobre
1953, archives Molinier: manuscrit enluminé, sur papier à en tête, illustré
de la vignette de son auto-portrait d’homme des Amants à la fleur –1947-48- & Les Orphéons
magiques - éd. Thierry Agullo, Bordeaux, 1979. fac-similé) Marie-Laure Missir estime dans Molinier et l’éros surréaliste (Supérieur Inconnu, janvier2005,p.22) que Breton censurera
certains poèmes blasphématoires, notamment celui-ci.
1954 Mort de CLAUDE CAHUN, pseudonyme
androgyne de Lucie
Schwob, active depuis 1911 (auto-portrait travesti, circa 1911, Leperlier,
jmplace, 1992, p.18) dont Molinier semble avoir tout ignoré, alors
que leurs démarches ont beaucoup de parenté. (cf. François Leperlier, Claude Cahun,
l’écart et la métamorphose, jmplace éditeur, 1992.)
1954 Sortie de : Pauline Réage, alias de madame
Dominique Aury, Histoire d’O,
préface de Jean Paulhan, édition Jean-Jacques Pauvert. C’est à long terme, un
des gros coups éditoriaux du jeune Pauvert dont l’activité va accompagner
plus ou moins heureusement celle de Molinier, de son vivant et après sa
mort.
(Pauvert, La traversée du livre, éd. Viviane Hamy, 2004)
03.55 Première lettre de Pierre Molinier à ANDRE
BRETON le 31 mars 55, en
forme d’appel au secours, accompagné
d’un portfolio de reproductions :
Depuis que, comme bien d’autres, j’ai renoncé
en Art, au « sens conforme », je me suis heurté à l’incompréhension
la plus vive. L’amateur sympathisant m’a abandonné et avec lui l’acquéreur
proprement dit. Je me trouve ainsi réduit à ma plus extrême misère, c’est
à dire « à ne plus pouvoir peindre ». Et pourtant tant de choses
inédites sont encore en moi, tant de choses encore à exprimer !
Bien entendu, il ne s’agit en aucun cas d’une aide pécuniaire quelconque,
mais d’un fort soutien moral, d’un haut et précieux appui.
L’engagement et le déroulement de la relation entre Breton et Molinier
sont objets de nombreuses imprécisions et omissions dans la monographie
André Breton Centenaire
1896-1996 (Mnam,1996,p.414) On y lit pour débuter:
1955 - Breton commence un échange de correspondance
avec Molinier qui lui envoyait régulièrement des petits albums de ses œuvres
. Ainsi cette lettre datée du 21 mars : « (…) Votre magniifque
envoi d’hier… » Cette
date est éronnée : c’est la troisième lettre de Breton à Molinier en
date du 21 mai 1955 qui commence ainsi. Le premier envoi de Molinier à Breton
est bien de la fin mars 55. Malgré les 12 items Molinier de cette monographie
et l’importance de la contribution morale de Molinier à la sortie de L’Art magique, toute référence
à Molinier disparaitra de la biographie chronologique de Breton du catalogue
de la dispertion de sa collection en avril 2003. Et pire encore, ni la Ville
de Bordeaux, principale intéréssée, ni le Musée National d’Art Moderne ne
se porteront acquéreur du moindre numéro propre à Molinier !
04.55 Première lettre de Breton
à Molinier, le 8 avril; incluant immédiatement des propositions d’exposition
et de publication, cette réponse enthousiaste s’explique par l’analyse
de son poème l’Amour Fou paru
en 1937, qui préfigure tant de caractères de l’œuvre de Molinier, en cours
depuis 10 ans :
Je m’émeus vivement de votre situation,
telle que la dépeint votre lettre. / C’est avec le plus grand, le plus croissant
intérêt que j’ai pris connaissance de l’album de reproductions [de tableaux] que vous y avez joint. Même si trop souvent ici la photographie imparfaite
laisse deviner certains aspects de l’œuvre originale, il est évident que
votre apport est non moins parfaitement authentique qu’exceptionnel. Pour
ma part, il me retient bien davantage que la plupart des créations picturales
aujourd’hui en vogue. Il sollicite ma curiosité en ce qu’elle peut avoir
de plus propre à moi-même, de plus impérieux, de plus insistant et il est
tout à fait juste que vous me rappeliez Nadja. [déjà un incroyable compliment…
et inquiétant vu l’état mental de Nadja !] / J’ai particulièrement admiré le Nu articulé (n.6), le Paysage (n.9), le dessin et la toile Le grand combat,
[sans doute une grand plaisir pour Molinier, que cette élection] Cosmac (n.23), La femme succube (sensationnel), Cosmac (n.27), la Comtesse
Midralgar…
[Cosmac (n.27)…
est-ce à dire qu’il y avait une trentaine de reproductions ? c’est
possible, puisque Molinier a, pour le moins, dix ans d’œuvre à présenter,
et apparaissent déjà la série Cosmac
et deux des quatre tableaux que Molinier offrira ensuite aux Breton :
Comtesse Midralgar en mai 1955, Femme succube plus tard, fin 1957.]
… Mais, encore une fois, ce choix
tout subjectif peut être influencé par la plus ou moins belle qualité des
épreuves réunies. / S’il paraît un numéro de Médium avant les vacances, [ce ne sera pas le cas :
la nouvelle série de « communication surréaliste » ne comportera
que 4 numéros de novembre 53 à janvier 55] je vous demanderais de m’y laisser reproduire
en pleine page une de vos toiles, pourvu que l’on puisse disposer d’une
reproduction plus nette. Si la galerie A l’Etoile scellée rouvre, comme je l’espère, après les vacances,
je vous offrirai d’y exposer vers la fin de l’année ou au début de l’année
prochaine. / Je ne puis croire que la qualité de votre témoignage sur le
plan pictural ne vous mettra pas à l’abri des tourments dont certains vous
menacent. Il me semble que le temps est passé où l’on pouvait exiger des
artistes un comportement rigoureusement conformiste ! En tout cas,
dans toute la mesure de mes moyens, je vous prie de disposer de moi. / Ceux
de mes amis [Gérard
Legrand, Alain Jouffroy, Adrien Dax ?…] à qui j’ai montré le petit port-folio n’y ont pas accordé un moindre prix
que moi. Soyez sûr, cher Pierre Molinier, que vous n’avez dans le surréalisme
que des amis.»
04.55 Deuxième lettre de Molinier à André Breton,
le 13 avril 55 (Breton,lot2411): à part son enveloppe datée du tampon postal, cette seconde lettre semblant
perdue, doit ête reconstituée à partir de l’accusé de réception d’André
Breton: il a reçu le tableau Chateau magique, un cahier non daté de 7 poèmes autographes
enluminés, intitulés
Les Orphéons magiques, et deux folios de photographies, l’un de reproductions de tableaux, et
l’autre de photographies qui sont des auto-portraits photographiques,
certains légendés au verso fille magique. Sous
la plume de Molinier, c’est trois fois le premier usage du mot magique
dans leurs échanges.
Dés sa seconde lettre, Molinier offre la première
de ses quatre toiles qui rentreront chez les Breton (Breton,lot4371) : Le Château magique peinture technique
mixte sur papier kraft marouflé sur toile 40x32,3 cm. monogrammée en bas
à droite, et au verso, dessin du monogramme [cachet] de Molinier, dédicacée: pour André Breton en témoignage
d’une profonde sympathie Pierre M.olinier Satanicus
II second C.ompagnon DU. S.avoir [B. erroné] Et M.aître D.es V.érités avril
1955.
A propos de ces derniers détails, il est vraisemblable d’une part
que Breton n’a pas compris grand chose à cette suite d’initiales sibyllines,
et sûr d’autre part que cette date d’avril 1955 marque la sortie d’atelier
et non l’achévement du tableau, qui peint à l’huile, a nécessité de longues
semaines ou mois de séchage.
Au catalogue de la vente Breton (Breton,lot4371) manquent le titre du tableau et les références
aux lettres d’expédition et de remerciement ! Enfin il faut noter que
Molinier inscrira cette œuvre en vignette de sa lettre à Breton en date
du 10.10.1955 (Breton,lot2410-p.12)]
04.55 Deuxième lettre
manuscrite d’André Breton (Breton,lot2411): Paris, le 16 avril 1955. / Cher Pierre Molinier, / Hier,
au retour d’un voyage en Alsace et en Forêt-Noire, j’ai trouvé votre lettre,
ainsi que le cahier de poèmes
et les reproductions [de tableaux] qui l’accompagnaient. Plus distinctes
en effet que les précédentes, celles-ci m’ont pleinement confirmé dans mon
sentiment initial et procuré, en outre, cette impression de rêve que j’avais
réussi à m’avancer de plusieurs rangs de fauteuils pour pouvoir mieux jouir
d’un spectacle captivant. Vous êtes aujourd’hui le maître du vertige, d’un
de ces vertiges que Rimbaud s’était donné à tâche de fixer, et peut-être
du pire. Les photographies jointes à votre envoi [non plus énoncées comme reproductions, il s’agit
des auto-portraits légendés fille
magique]
ne laissent, d’ailleurs,
aucun doute sur votre aspiration en ce sens et il me paraît difficile de
porter le trouble plus loin. Elles sont aussi belles que scandaleuses à l’unisson de tout ce que
vous m’avez déjà fait entrevoir de votre œuvre. Le cahier de poèmes
et les étonnants dessins qui l’ornent
n’en sont pas plus séparables. /
En vous écrivant, j’ai sous les yeux Le Château magique [tableau –1955 (Breton,lot4371)] que
vous m’avez fait la trop grande joie de m’offrir (je veux dire que je ne
peux me reconnaître assez de titres à ce présent) mais peut-être ai-je été
en profondeur assez touché par votre premier envoi pour que s’ouvrît chez
moi cette fenêtre bleue qui donne sur l ‘éperdu. Je ne suis pas prêt
d’en épuiser les ressources et les pouvoirs. Je vous dis donc merci du fond
du cœur. / J’espère que [la revue] médium réussira, avant les vacances,
à se réveiller de sa léthargie actuelle (l’éditeur[P.Arcanes] a eu d’assez grands ennuis [Médium ne paraitra plus]). Je le voudrais surtout pour
pouvoir en faire les honneurs à la Femme
Succube [Succube -1952].
Je compte bien,
en tout cas, que l’exposition tiendra. D’ici là, je serai heureux d’avoir
de temps à autre de vos nouvelles. J’admire maintenant, en toute connaissance
de cause, ce que vous faites et vous souhaite chaleureusement de vivre comme
il vous plaît. / André Breton.
04.55 Troisième lettre de Molinier à André Breton
(Breton,lot2411/16-19) curieusement en deux exemplaires, l’un manuscrit signé et
illustré de deux demies « créatures » comme pour authentifier le second, dactylographié
non signé, avec de légères variantes ou ajouts; lettre
quasi délirante, mais combien attachante de Molinier, qui présente une auto-analyse
perspicace et intéressante de son caractère, dont la qualité de modestie
n’est pas absente et déjà l’impudeur totale manifestée:
Bordeaux,
22 avril 1955 / Je reçois, cher André Breton, votre étonnante lettre qui
ne cesse de me ravir, et si je n’étais … un composé de trois personnages,
comme dans mes tableaux, ma tête se mettrait à tourner fou ! De tels
compliments venant d’André Breton ! / Mais, entre les trois personnages,
le premier – peintre en tous genres -, le second – magique [nouvel emploi, cette
fois à son sujet personnel, du mot magique,
qui sera répété 4 fois dans cette lettre]
– le
troisième qui regarde et conduit les deux autres, mon « Diable », des conversations
s’engagent. Le premier dit : « c’est peut-être vrai » : le second :
« baisons, baise moi » ; et le Diable : « Ducon, tu lâches
la pédale, la vie n’est qu’une comédie qu’il faut jouer le mieux possible,
tu déconnes à plein à tube, retombes donc sur tes pattes … file droit, il
n’y a ni talent, ni maître … tu te soulages » ! / Quant aux photos
« Filles magiques » - scandaleuses – peut-être, moi je dis « équivoques »,
et s’il y a érotisme, il y a surtout méprise, supercherie, secret, enfin
magie, car rien n’est plus magique que le maquillage qui pose son masque
et ajoute à la structure du visage. [confirmation par
Molinier que les photographies reçues par Breton sont bien les Filles magiques] / Des photos ci-jointes, je crois que les
sépias [papier Biot - Lyon, à révélation directe] sont les plus magiques
d’ailleurs la fille reste à « prendre », et les noir sur blanc,
la fille est prise.
[Si Molinier confirme ainsi que les tirages photographiques sépia
et noir-blanc sont concomitants, comment interprêter la nuance de tonalité
qu’il y met : pour le sépia, le flou et la douceur de la séduction et
du désir ? pour le noir sur blanc, la réalité banalement
dévoilée ? et Molinier poursuit la confidence, établissant indiscutablement
que la Fille magique, c’est
bien lui, en se dévoilant, encore un peu plus, par ces deux (Breton,lots2418-2419) -
ou trois ? - auto-portraits double en étreinte, d’une série de cinq, qu’il
légende ainsi :]
/ J’ai eu
la curiosité (photos automatiquement prises) de me voir faire des outrages,
mais tout cela sent le roussi, deux personnages en un seul, jubilation dans
le secret. Les ondes sont brouillées, on n’y pige dale….
[et même envoi avec légende comparable à Alain Jouffroy en février
56 (FondsJouffroy,Archives
de la critique d’art)]
/ Je suis
si heureux d’avoir pu vous faire plaisir. Je considère mes tableaux comme
un peu de moi-même, et donner à qui peut trouver une joie à les regarder
me cause une sensation encore plus douce que celle suscitée. Tout est compliqué./
Puis-je m’autoriser de votre ton si cordial, une demande d’une chose qui
me plairait vraiment : Jean-Paul SADRAN qui, sur mes indications a
fait ma biographie, l’a rédigée sans aucune prétention. Il a chez lui pas
mal de mes toiles de la première époque [jusqu’en 1939] et déplore le sens actuel
de ma peinture [depuis Amours
-1946] … Il ne se choquera pas
si un autre fait ce que lui a réalisé par pure complaisance, et je serais
plus qu’honoré d’une biographie signée A.[André] B.[Breton]. / Dans l’affirmative,
faudrait-il d’autres informations ? / Je vous suppose très occupé.
Je crains beaucoup d’être indiscret. Mais je saurais attendre votre réponse.
/ Merci encore pour tout ce que vous m’apportez, qui est bien précieux pour
moi en ces heures, et croyez, cher André Breton à plus que de la sympathie
et de l’admiration, mais à l’enthousiasme d’une amitié naissante. PierreMolinier
/ P.S. Les … poèmes [Les Orphéons magiques,
textes que Molinier est réticent par ces pointillés, à qualifier de poèsie !]
ne sont qu’un dérivatif peu sérieux. Je suis peintre, sans plus. /
Nous avons un ami commun, Louis Emié, qui a correspondu avec vous
[rien de cette correspondance dans les archives Breton !]. Naturellement nous parlons
beaucoup de vous. Je dois illustrer un de ses poèmes « Les seins étoilés »
(Pauvert,1969,
2 dessins reproduits p.65) et à la base de ce projet il était question d’épingles à linge.
Je pensais remplacer les épingles en bois par des métalliques beaucoup plus
fortes… [énoncé de pratiques sado-masochistes ?] / Que penseriez vous pour
l’exposition d’une innovation « Sculpture-tableau ? » Je
n’ai rien terminé. Mais aussitôt une œuvre achevée, je vous ferai suivre
les photos. [premier énoncé de sculpture-tableau : donc dés avant le
rapprochement avec André Breton, un « tableau vivant » à
photographier était en cours d’élaboration] / Et j’aurais dû déjà m’excuser pour ces
lettres à la machine. Mais j’ai une écriture détestable, pratiquement illisible
[justification des deux exemplaires de cette lettre].
05.55 Lettre d’André Breton à Molinier :
05.55 Lettre manuscrite de Molinier à André breton
(Breton, lot2410/15-16
– 2 brouillons manuscrits et une copie d’une main différente : P.P.1992,
p.76) : Bordeaux 14 mai / Cher André Breton / Je reçois votre lettre et vous
avez reçu aujourd’hui même mon petit mot ; vous répondre immédiatement
serait trop hâtif. Vous avez fait un pas dans un domaine interdit, il ne
faut pas aller plus avant, mais revenir un peu en arrière. Ce pourquoi tout
peut s’arranger, et il est fort probable que si vous allez faire partie
un jour de « ceux qui savent » vous ne pourrez plus écrire sur
ce problème que des choses que tout le monde sait. [l’initié est tenu au secret]
/ Néanmoins, il reste votre grande science dialectique, qui, elle peut
réaliser un chef-d’œuvre / Le titre du tableau est : « Les dames
voilées » / Aimez vous l’invraisemblable ! (ceci sans danger aucun)
Si oui invitez avant le 21 mai, et simultanément : Monsieur et Madame
Claude Défossé n.3 Villa moderne PARIS 14°. et Mademoiselle Monique Fournigault
chez Madame Hélène Guyennemier 33 rue du Dr. Heulin PARIS 17°. Vous
pouvez atteindre mademoiselle Monique par téléphone : marcadet 16 75
/ Le prétexte serait que vous vous intéressez à la peinture, et que vous
seriez heureux de connaître les inspiratrices de quelques unes de mes œuvres :
la fille du peintre (Mme Défossé Françoise) et le modèle de l’atelier (Mlle
Monique)… et en bavarder avec elles / Un drame ancien et actuel gravite
autour de ces deux femmes. Elles s’ignorent l’une et l’autre. [Elles
seraient sœurs, ce qui reste à prouver, mais se connaissent (FrançoiseMolinier)]
/ L’invraisemblable
réside dans ce que vous les présentiez l’une à l’autre / Bien entendu, par
la suite je vous donnerai toute explication. / Je joins trois photos
de ma fille et une photo de Monique modèle. / Croyez moi cher André Breton
/ votre ami / Pierre Molinier.
05.55 Troisième lettre d’André BRETON le 21 mai
55, incroyablement
confiante et confidente : « Cher Paul [son second prénom] Molinier,
votre magnifique envoi d’hier ! Je m’étonne toujours qu’un nouvel éclairage
de vos œuvres – leur passage du noir au bistre, de la non-retouche à la
retouche, puis leur éclosion à la couleur – procure un frisson sans cesse
renouvelé et cela me donne toute la mesure de leur pouvoir magique…» [André Breton a repris la description du processus
pictural que Molinier énonce dans sa lettre précédente de mai 1955 et confirme
dans les 3 entretiens enregistrés en 1971, 72 et 73] « Magique » : un mot qu’il me
tente par trop de réemployer pour vous, bien que je l’ai banni de mon vocabulaire
à la suite d’une très pénible mésaventure sous le coup de laquelle je suis
plus que jamais. Figurez vous qu’il y aura bientôt deux ans j’ai accepté
d’écrire pour un éditeur – qui m’a fait l’avance des droits - un ouvrage sur « l’art magique » dans
le cadre d’une « histoire de l’art » en cinq tomes. Rien ne me
paraissait plus simple à l’origine mais, à ma stupeur des obstacles mystérieux,
croissants, sont intervenus, dont le pire est maintenant, à ce sujet, une
angoisse qui ne me quitte plus ni nuit ni jour. Impossible de faire progresser
cet écrit le moins du monde. Je vous dis cela surtout pour vous faire comprendre
que j’aie pu laisser sans réponse votre précédente lettre. Je tombe, en
effet, dans des états si dépressifs que toute entreprise m’est parfois interdite
pendant de longs jours (chose curieuse, je retrouve quelque chose de ceci
dans un ouvrage qui vient de paraître : Doucin de Jean Dutourd. Mais cela ne m’aide guère). Cela va si loin
que fort souvent ma vie même m’apparaît en jeu. Je n’en suis pas moins
invinciblement attiré et retenu par ces images que vous faites passer sous
mes yeux et qui m’apportent une sorte de délivrance – plutôt dans l’exaltation,
cela va sans dire, que dans la paix. J’aime votre climat brûlant et déchirant.
Il ne fait qu’un – pour moi – de vos œuvres et de ces deux petites photos
au revolver, par exemple. [que l’on retrouvera dans
le catalogue de l’Etoile Scellée] Si frappant et si juste ce que, documents à l’appui, [auto-portraits, couchés au grenier 1, et debout au grenier
2] vous me disiez
de la « fille magique » [les sépias sont les plus
magiques d’ailleurs la fille reste à « prendre », et les noir
sur blanc, la fille est prise.] … suit sa découverte de Joyce Mansour et de sa
poésie… (confère Marie-Laure Missir, Joyce
Mansour, une étrange demoiselle, éd. jmplace, 2005) Vous ne m’avez pas donné le titre de cet admirable tableau aux deux exquises
femmes – vouivres dont vous venez de m’adresser la reproduction en couleurs.
J’ai grand désir de le connaître. [Les Dames voilées -1955, qu’il vient d’achever
quelques semaines auparavant et dont il lui envoie immédiatement une reproduction]
J’adore – oui je puis employer ce mot - le
dessin qui l’accompagnait : Hôtel des Etincelles … la lettre
se poursuit sur des souvenirs de jeunesse évoqués par ce dessin et se termine
avec des recommandations de lecture à Molinier.
05.55 Lettre manuscrite de Molinier à André Breton
(Breton,lot2410/9-10), fin mai 55, qui annonce l’envoi
des deux toiles que celui-ci commentera « quatre jours après réception,
le 8 juin 1955 »
Mardi soir 9h / Cher André Breton / J’ai essayé de répondre
à votre dernière lettre, mais je n’ai rien réalisé et il n’y a pas difficulté.
[Que comprendre ?] /
Et avant toute chose je vous demande : puis-je vous être utile ?
ceci, au sujet de votre ouvrage sur l’art magique, je suppose qu’il s’agit
de l’édition en cinq tomes sur l’histoire de l’art destiné au Club Français
du Livre, et dont les souscripteurs attendent toujours la parution. / Je
vous expédie (et vous confie) Les
Dames Voilées ainsi que la Comtesse
Midralgar. Puissent–elles vous être de quelque secours. Je vous les
certifie d’authentique « magie » et surtout uniques dans leur
originalité. / Je les ai adressées 42 rue Fontaine et vous avez toute facilité
de les faire bifurquer vers l’Etoile Scellée Calberson 183 Avenue de Clichy
(17ème) T. 8910-8911-8912 l’arrivée chez ce commissionnaire pour
Vendredi de cette semaine. / Déchirures
[poèmes de Joyce Mansour] est commandé j’en suis très curieux, et je souhaite
puisque vous déchantez de la savoir enceinte, que cette Joyce Mansour soit
un jour, dans l’avenir toute à vous. / N’en avez-vous pas tous les droits,
vous grand poète au masque impérial... plutôt que l’andouille, qui par le
résultat de ses tristes ébats a déformé le ventre charmant de cette Divine.
/ Puisque vous me le recommandez je vais prendre connaissance des Religions nouvelles de Paris, de Geyrance.
Par la même occasion à la commande de ce livre j’ai fait l’acquisition Des
sociétés secrètes de paris et l’ai parcouru ; et il apparaît que
toutes les sociétés sont le résultat de « je veux être le premier,
et moi aussi, et moi aussi ». De là sectarisme et mascarade et il semble
que Ghandi n’avait pas tout un bordel à se foutre sur la tronche pour être
Gandhi. / J’ai l’impression que vous avez une tendance à vous mésestimer
dans « que le poème évoque bien trop timidement » (et pour beaucoup
d’autres choses que j’ai constatées) Cependant si l’on peut faire une « image »
« l’expression surréaliste » serait de la chevalerie, et la magie
une Armée (voir Azincourt). [Comprendre : La chevalerie et
le surréalisme sont synonymes de panache et de bravoure, mais aussi d’individualisme
et de désordre alors que l’armée et le propos magique sont moins brillants,
mais organisés et cohérents ?] De là, peut-être,
mon dessin que je réalise sur votre inspiration, mais d’une manière qui
s’ordonne, et rien de surprenant quant à ces affinités avec les dessins
du comte de Tromelin qui [mes dessins] n’ont de médiumnique que le nom, mais sont
essentiellement magiques (je ne connais pas ces dessins [du
comte de Tromelin !]) Comme documents sur place : si cela peut vous
intéresser André Malraux possède de moi [depuis mai 52 (P.P.1992, p.58)] un tableau le Peloton d’exécution –1952, toile
assez curieuse, [inspirée par L’espoir,
[roman
de Malraux]] - et Odette Joyeux [correspondance Molinier
/ Joyeux ? artiste lyrique, amie, relation, ou égérie plus ancienne
de Molinier, dont il a fait un portrait dessiné, née le 05.12.1914, mère
de Claude Brasseur] La
Forêt magique et Sélam. / Votre
ami / Pierre Molinier / P.S. Monique a manqué le rendez-vous, entravée par
ce que l’on pourrait appeler le « Devoir » communiqué par son
bon cœur. Je vous prie de bien vouloir l’en excuser ; elle est faite
d’une substance très précieuse mais cassante qui m’échappe parfois, et elle
a brisé sans le vouloir la chaîne de l’invraisemblable.
06.55 lettre du 8 juin 1955 de Breton à Molinier (la quatrième) :
Cher Paul Molinier,
que j’ai laissé quatre jours sans même vous accuser réception de vos toiles - La Comtesse Midralgar, Les Dames Voilées
- … Depuis j’ai pourtant fait grand place dans ma vie à ces belles
dames dévorantes que je rêvais de voir de prés… Mon cher Ami, croyez que
je suis profondément touché de plusieurs choses que vous m’avez dites [à propos des difficultés
de Breton concernant la rédaction de l’Art magique] : elles ont eu grand retentissement
en moi. Elles ne pouvaient être le fruit que d’une intuition profonde et
de grands dons d’intelligence du cœur. Joyce Mansour m’a fait tenir, un
manuscrit, le premier récit en prose qu’elle vient d’écrire et se propose
de me dédier. C’est d’un humour et, comme toujours d’une liberté de dire
extraordinaires. Je suis obsédé du désir que cela paraisse (elle est certainement
en mesure de le faire paraître) avec des dessins de vous, de l’ordre de
ceux dont vous ornez vos poèmes… La consulter, il n’en est pas question
(à quoi bon, d’ailleurs, et puis vous savez que je ne la connais pas même
de vue !) si vous disposiez de quelques instants en ce sens, je vous
communiquerais le texte (trente-cinq pages dactylographiées, environ). [trop tard ! l’éditeur
Seghers a déjà joint Bellmer ; mais l’amitié entre Molinier et Joyce
Mansour sera indéfectible]
Croyez cher Paul Molinier, à mon admiration et à ma profonde amitié. André
Breton
06.55 Lettre de Breton à Joyce Mansour : Paris,
le 8 juin 1955 / Chère Madame, / l’idée m’est venue qu’un peintre [Pierre Molinier] - esprit extrêmement singulier - avec qui je suis depuis quelques mois en
correspondance, serait apte par excellence à illustrer « Jules César ».
Je m’empresse d’ajouter qu’il ne recule pas plus devant aucune suggestion
graphique que vous ne pouvez avoir peur des mots : ceci ne puisse-t-il
ne pas être de nature à vous effrayer, au cas contraire je m’excuserais
beaucoup. A mes yeux, ce qui importe est qu’il n’y a rien de terre-à-terre
dans ce qu’il fait, que - ce qui n’est pas le cas d’aucun artiste en vogue
- il dispose de sûrs moyens d’incantation. L’expérience vaudrait tout au
moins d’être tentée. Vous en seriez quitte, si ses dessins vous déplaisaient,
pour ne pas en user (je ne crois pas qu’il soit homme à en prendre ombrage)
et c’est moi qui, bien entendu, revendiquerais toute la responsabilité de
mon erreur. Si ma proposition vous séduisait un tant soit peu, disposeriez-vous
d’une copie que vous pourriez lui adresser (Paul Molinier, 7 rue des Faussets,
Bordeaux, Gironde) ou devrais-je me défaire pour lui de la mienne - ce qui
m’ennuierait beaucoup ? A plusieurs reprises je lui ai parlé de vous
dans mes lettres et, ce matin encore, de ce « récit » qui pourrait,
me semble-t-il, electivement l’inspirer. Seulement si vous étiez d’accord,
voulez-vous bien me faire la grâce de me le dire ou faire dire par téléphone
à Trinité 28-33 ? Veuillez agréer, je vous prie, mes plus vifs compliments.
06.55 Lettre manuscrite de Molinier à André Breton
(Breton,lot2410/5-6
et brouillon P.P.1992,p.81) du
16 juin 1955 dans enveloppe du 17: Cher André Breton / Votre
lettre... vous voulez me rendre confus... Votre désir est de me faire lâcher
la pédale, mais croyez que je sais bien ce que je suis : sans moralité,
et mon exécrable orgueil m’en fait tirer gloire et honneur. [Les mots mêmes de son
épitaphe de sa future tombe
prématurée !] Et Peut-être, de là, mes productions qui vous enchantent.
/ Vous me comblez par vos petits chefs d’œuvre de lettres que vous trouvez
le temps d’écrire vous-même car je crois vous l’avoir déjà dit, je vous
suppose très pris ; Monique me l’a confirmé. Vous avez touché cette
enfant en profondeur, votre stature, votre aisance de Grand Seigneur et
toute chose « on ne peut se lasser de l’écouter » et de s’émerveiller
de vos surprenantes pipes à ponpons. / Comtesse
Midralgar - Magie [question précédente, ici réponse :] un
composé de Réel et d’irréel, son nom, de la même matière. / Le but est atteint,
cette dernière et Les Dames Voilées
posent un problème. Je vous mets en garde, elles sont envahissantes. Et
si un jour elles sont prostituées (je veux dire vendues) le « tiroir
caisse » qui croit en faire sa propriété ne sait qui il introduit dans
son intimité ; cela dépend de son comportement. Elles n’accordent leurs
lèvres que difficilement et la prostituée qui donne sa bouche avec toutes
les licences que cela comporte est conquise. / Je vous renouvelle, cher
André Breton : puis-je vous être utile à quelque chose ? / Bien
entendu nous sommes d’accord pour l’illustration du livre de Divine Joyce
Mansour, je ferai pour le mieux. / J’ai dégusté « Déchirure »,
il est évident que cette charmante [Joyce Mansour] doit
être un éclatement, genre fille magique (qui n’a rien de commun avec
Monique) [?]. Je ne suis pas en mesure de juger la valeur
dialectique mais quel sens poétique, c’est une dévorante d’un esprit fou.
/ Guidé par l’inspiration de « tous les soirs quand je suis seule »
(page 115) j’ai fait une illustration pleine page dont je vous ferai tenir
une photo. / Monique m’a fait part de votre projet de venir à Bordeaux...
[Breton est-il jamais
venu ?] j’ai entrepris de
dessiner votre portrait... L’oracle par sa petite bouche aux pétales roses, parfum enivrant,
a parlé « ça ne lui ressemble pas, mais c’est lui oh ! bien lui,
mais en plus jeune ». Il ne me reste qu’à mettre au net et faire le
décor du masque impérial. / Bien cher Ami, ne vous croyez pas obligé de
me donner la réplique aussitôt, rien ne presse. / La petite Monique me prie
de vous rappeler à son bon souvenir. / P.Molinier
06.55 Lettre manuscrite de Molinier à Breton, enveloppe
du 17 juin 1955 (Breton,lot
2410/5-6-7) :
Juin 55 / Très cher André Breton / Je reçois votre livre, [lequel ?] ouvrage
que je possédais déjà, cependant la précieuse dédicace manquait, et merci
du fond du cœur pour cette si délicate attention. / Je joins deux reproductions
de dessin, l’un (le masque impérial)
inachevé, et l’autre inspiré du poème de Divine Joyce. / Je n’ai rien reçu
de vous, je veux dire le texte du livre de cette étonnante enfant et je
crois vous avoir fait savoir que je serais très honoré d’en faire l’illustration.
/ J’ai lu les manifestes je ne puis que vous féliciter grandement d’avoir
su matérialiser, et faire le point d’une chose aussi >< délicatement
>< fluide >< des au-delà de la réalité. / J’ai vu quelque part
dans l’ouvrage « scepticisme », pour ma part je dit « décrottage
métaphysique », la signification est la même, et bien mieux, l’éducation
sans discussion entraîne l’acceptation des lois qui ne sont que des maux
(nécessaires à toute collectivité) dont le ridicule est une des principales
raisons de l’avilissement de certains hommes, mais cette discussion nous
entraînerait dans le domaine des Dieux, et le Dieu s’il y en avait un...
serait infini. / Votre ami Pierre Molinier. juin 1955 / P.S. Pour dédicace
/ Je joins les manifestes que je me propose d’offrir à une de vos admiratrices
madame Bécot Lise / signalement - très distinguée, Toute fine,
blonde, de grands yeux bleus, et douce à souhait -
06.55 Entre
mai et juin 1955, il est très souvent question de Monique dans les courriers
de Molinier à Breton, mais sans rien apporter de sûr la concernant :
Dans sa lettre du 24 mai :
… elle est une de « mes
deux inspiratrices, Françoise ma fille… et le modèle de l’atelier, Mademoiselle
Monique… ». [Par
atelier comprendre restrictivement atelier de peinture, ou comprendre extensivement
modèle de tout l’œuvre ?]
Dans sa lettre suivante de fin
mai : « … je vous suppose
très pris ; Monique me l’a confirmé. Vous avez touché cette enfant
en profondeur, votre stature, votre aisance de Grand Seigneur et toute chose
« on ne peut se lasser de l’écouter » et de s’émerveiller de vos
surprenantes pipes à [priser ?]; et en P.S.: « Monique
a manqué le rendez-vous, entraînée par ce que l’on pourrait appeler le « Devoir »
[vis à vis d’un client ? puisque Monique
se prostitue] communiqué par son bon cœur. Je vous prie de bien vouloir l’en excuser ;
elle est faite d’une substance très précieuse mais cassante qui m’échappe
parfois, et elle a brisé sans le vouloir la chaîne de l’invraisemblable. [quelle chaîne ? pas l’invraisemblable
du RV. avec Françoise et Monique que Breton avait refusé ? donc un
autre RV ! à moins que Molinier ne veuille faire endosser à Monique
la responsabilité du refus de Breton d’organiser ce RV.]
Le 16 juin, Molinier écrit de
façon encore plus mystérieuse : « J’ai dégusté Déchirure,
il est évident que cette charmante doit être un éclatement, genre fille magique (qui n’a rien de commun
avec Monique) »… Que signifie « éclatement » ?
(s’éclater : se faire plaisir ; source de plaisir ? et spécifiquement
en argot bordelais ?) Faut-il comprendre : cette charmante Joyce
est un éclatement qui n’a rien de commun avec Monique ? ou Monique
relève-t-elle des filles magiques, mais dans un genre différent de celui de Joyce ?
Et si elles n’ont rien de commun, pourquoi évoquer Monique, puisqu’il
est question de Joyce ?
De tout cela, est-on fondé à conclure que Monique
est le modèle des photographies, hypothèse qui a semblé possible à certains ?
ou ne l’est définitivement pas ; Molinier restant le seul modèle de ses filles magiques et Monique, le modèle des
tableaux, le modèle de l’atelier de peinture pour : Nu à la fleur -1950 - on
retrouve cette date ! est-ce déjà possible ?
… modèle pour Les Dames voilées -1955, … pour partie des deux nues de La Fleur du paradis –1958… ; comme Françoise, qui sera modèle d’un autre grand nombre de tableaux.
07.55 enveloppe du 26 juillet 55 de Molinier à
Breton, recto et verso (Breton,lot2410/3-4)
10.55 Cinquième lettre d’André Breton à Molinier :
« Le 1er octobre… un passage par la Bretagne pour surprendre
Charles Estienne [poète breton, critique d’art, tenant d’une certaine
abstraction, ami et associé de
Breton dans ses entreprises de la fin de sa vie] dans ses occupations nautiques et autres (la
voile est à lui ce qu’est à vous le pistolet)… la parution de Comtesse Midralgar dans la revue L’œil… sa grande
impatience à savoir ce qu’il a fait dans (et de) ces trois derniers mois…
la remise du petit cahier que Molinier lui a fait tenir [soit folio de reproductions
d’œuvres, soit les poèmes] non à Alain Jouffroy (qui était
à Venise) [et
qui signe l’article de L’œil ], mais à Adrien Dax, de Toulouse, qui l’appréciait
au possible [Breton a montré le travail de Molinier à
son entourage et en a sollicité l’avis]… l’échec du projet de collaboration avec Joyce Mansour… déjà engagée par
Seghers, son éditeur avec Bellmer »
10.55 Lettre manuscrite, de Molinier à André Breton
(Breton,lot2410/12-13), illustrée de la vignette du tableau Château magique offert
à Breton et de son cachet compagnonnique : Bordeaux le 10 octobre 1955 / Très cher ami / Puis-je espérer
que vous avez la paix dans la voie moyenne /
[Molinier témoigne ici d’un vernis de culture de philosophie orientale
très répandue dans le milieu des artistes en 1955, évoquant une posture
bouddhiste en face des épreuves : « La voie du milieu »,
à savoir se tenir hors des extrêmes, hors de la prise de parti, dans une
neutralité émotionnelle en face des événements ce qu’il aura lui-même, bien
du mal, à mettre en pratique.] Tout dépend de l’événement à créer et dont il faut rester le
maître (écrits2005,p.94)
Aller
à bloc dans la couleur, dans tout ce que l’on peut exprimer, tout en restant
maître de sa liberté et, par conséquent, de l’événement que l’on a créé.
A tout prix rester soi-même. Etre un mauvais soi-même plutôt qu’un bon un-autre,
à tout prix rester le plus possible soi comme peintre.
[et encore répété :] Susciter l’événement pour en rester le maître. (écrits2005,p.98)
/ J’ai bien
lu votre lettre. Tout ce que vous pouvez faire me concernant ne sera que
bien, je le sais. / J’ai en mains « L’œil » et ma « Comtesse
Midralgar » est grandement honorée de se trouver en si belle place
dans votre collection, encadrée d’œuvres d’authentique magie [poupées
Kachina–Hopi] (la plus haute du monde). Quel est donc le motif conducteur qui a
présidé au choix de cette promiscuité confondante (Octobre 1955, numéro 10 de L’œil, p.38 « Comtesse Midralgar »
- photographie de Sabine Weiss - illustrant « La collection d’André
Breton » dossier par Alain Jouffroy) … serait-ce les affinités
et l’équilibre parfait (caractéristique de toute manifestation magique)
de ces deux belles bannières ? / Il est certain que si la Dame Midralgar
vient à se déplacer pour une quelconque manifestation, elle reviendrait
d’office [formulation élégante du don] à la place dont elle a
si bien su susciter le choix. / Croyez, cher ami, que tout ce qui est le
bien pour moi est l’honneur que l’on me fait, moi. L’honneur fait au graveur
Bellmer, [d’illustrer
Joyce Mansour] est aussi un grand bien.
Réconfort pour moi. [Molinier non jaloux, au contraire, heureux que quelque
chose se réalise !] En ce sens, voudrez-vous présenter mes hommages respectueux à la divine
Joyce Mansour. Je serais très heureux si vous vouliez m’informer de la parution
du « César ». Ce sera une joie pour moi d’en acquérir un volume.
Vous me demandez ce que j’ai réalisé ces temps derniers... A cela je dois
répondre que je me suis laissé aller à des occupations qui ne laissent guère
de traces, farniente d’amour qui me fait oublier le temps... et en second
plan, l’âpre et impossible lutte pour le bifteck quotidien. ET pourtant
j’aurais aimé réaliser quelques sculptures-tableaux qui auraient apporté
un intérêt de plus à l’exposition que vous me proposez et que je suis si
heureux d’accepter./
[sculptures-tableaux : c’est la formulation
par Molinier d’un projet d’œuvre : des compositions picturales en trois
dimensions ; prenant de l’ampleur ou devenant éphémères, ces compositions
deviennent photographies; ce qu’il
dénommera plus tard, en mars 1959 & février 61, par ce descriptif succint
et efficace de VOL’T ? Comprendre l’abréviation
de Volume-Textile, mieux approprié dans son cas que techniques mixtes. Est-ce
en 1955, par cette appellation de sculptures-tableaux, l’acte de conception
de son « double » en volume ? de l’œuvre hyper-réaliste chez
Molinier ? celui de la poupée de A L’Abri dans ma beauté ? Il n’y aura rien de
ce genre exposé à la galerie L’Etoile scellée…mais comme Breton a refusé
de montrer les photos, on ne sait pas si quelque chose pouvait exister auparavant !
Par contre après publication de la couverture du Surréalisme, même n.2, c’est Breton qui
sera demandeur de quelque chose de ce genre pour E.R.O.S., mais Molinier n’a pas donné suite à cette proposition « d’installation » :
succession de R.V. manqués ?]
Je suis toutefois
en mesure de présenter 16 toiles, œuvres magiques ou surréalistes, dont je vous remets
la liste. (archives
Breton, lot 2410.28-29) S’il était possible de me faire parvenir la dimension, de la
cimaise panneau par panneau, je pourrais vous soumettre un projet de disposition.
/ Les forces obscures qui me font solliciter l’invraisemblable me mettent
parfois dans des situations périlleuses, et de ce fait les œuvres que je
conserve dans mon atelier courent certains risques. /…
[De cette phrase, deux interprétations sont possibles :
soit par référence au vécu rationnel de Molinier ; soit par référence
à son vécu irrationnel. Le rationnel à savoir
l’invraisemblable
de passades amoureuses de rencontre ?…
situations
périlleuses : Le véritable amour est celui qui va jusqu’au cadavre.
/ Celui qui prend, au péril de sa vie, « viens ici, tu es à moi ».
qu’il
évoque dans ses carnets (écrits2005,p.121,133,144) conséquentes à la
pratique de ses annonces ; jusqu’au type d’agression dont a été victime
Pasolini ?… certains risques de vol ou de destruction ?
ce qui arrivera avec Gavroche, beaucoup plus tard !
L’irrationnel, selon Pierre Vermeersch :
« le terme de forces obscures
ne s’applique
pas à une conscience relevant de la réalité mais de l’occulte, conséquence
d’une pratique magique - puisqu’il
dira plus tard en 59 à Lo Duca, la magie opérative - et d’une intuition superstitieuse à la limite
d’un symptôme de persécution » – Cela peut-il être aussi une double réalité ?]
… Je prends
donc la grande liberté de vous demander (sous condition de ne pas vous importuner)
si vous pourrez recevoir et entreposer à Paris quelques toiles parmi les
plus caractéristiques : « Succube » « Sortilège
ah ! ah ! » « Amour,
ah les vaches ! », « Cosmacs »
[au pluriel !] etc... j’attends vos directives. / La petite Monique aux grands
yeux bleus, a été bien sensible à votre pensée et me prie de vous transmettre
son bon souvenir. Pour ma part, laissez-moi vous dire encore combien je
suis touché de l’amitié que vous me témoignez et aussi... un peu confus
de votre admiration. / Votre ami / P.Molinier.
L’iconographie complète de ces listes d’œuvres
(Archives A. Breton, lot 2410 –
manuscrits, p.270) reste à reconstituer car le catalogue
de l’Etoile scellée donnera la liste des tableaux exposés, mais sans date
ni dimension et les portfolios distribués ensuite par Molinier seront
annotés seulement de la mention « collection particulière » au fur
et à mesure des dons ou ventes ; pour chaque œuvre, il convient d’ajouter
les publications en couleur ou en n. & b. connues. (travail en cours)
10.55 Sixième lettre d’André Breton à Molinier:
Le 20 octobre, Breton accuse réception de « cette clé [d’excellent
fer, façonnée par un véritable compagnon qui le protégera, comme elle
l’avait lui-même protégé. lui avait écrit Molinier] pour ouvrir les Portes d’ivoire – c’est bien seulement de vous qu’elle
pouvait me venir. Je continue à me trouver pris entre de tels murs que vous
ne pouvez savoir tout le sens que prend pour moi une telle clé. Je vous
ai déjà dit que vous voyez étrangement clair en moi, qui par instants n’y
vois goutte »… offre « d’exposer A
L’étoile Scellée en février prochain… » mais décline la suggestion
de Molinier de recevoir ses toiles rue Fontaine, chez lui, trop encombré !…
accuse réception des reproductions en couleurs des tableaux Sortilèges et Amour qui m’ont
mis, une fois de plus en très grand goût. Merci encore, mon cher Ami, croyez
moi de tout cœur / votre André Breton »
11.55 Lettre manuscrite de Molinier à André Breton
(Breton,lot2410/22-23) : Bordeaux, 11 novembre 55 / Très cher ami
/ Rien n’est plus sage que « l’à quoi bon ?» Mais la vie n’est
elle pas une grande comédie qu’il faut jouer le mieux possible. / Ecrire
très sérieusement sur l’Art magique
ce qui revient à mettre au grand jour les secrets de la magie et détruire
en l’homme l’espérance, religion de tous les mondes…/ Mais restent l’écrivain,
le poète, leur personnalité, qui peu XXX simple que réaliser les aspects
extérieurs sans frôler le côté hermétique naturellement inexpliqué. / Je
suppose qu’un plan a été établi. Et ma foi, depuis les traces de l’art préhistorique
à nos jours, en passant par tous les réalisations y compris les temps catastrophiques,
un champ d’action s’étale, pâture immense pour l’imagination féconde… Puisse
cette magique clé vous être de quelque secours ! / Comme je suis touché
que le projet de cette exposition soit pour vous un espoir ! Il reste
pour moi le très grand honneur d’entreprendre de compagnie avec vous une
telle action. Je vérifie actuellement les cadres. Leur diversité précieuse
peut ajouter de l’intérêt à la présentation. / D’accord, bien entendu, pour
la période de votre choix du 1er au 20 ou fin février. Dés ma révision terminée,
la mesure de la cimaise, par panneau, me serait très utile ; puisque
Madame Dupin veut bien les entreposer, je commencerai l’expédition des toiles.
Je dois vous dire que j’ai hâte de les savoir en sûreté à Paris. / Ne vous
semblerait-il pas possible d’adjoindre quelques dessins, soit aux peintures,
soit à part ? Dans l’affirmative, je pourrais préparer quelque chose.
Qu’en pensez vous ? / Cette exposition est vraiment une collaboration et l’idée de votre présentation me procure un
très sensible plaisir. [Je] joins quelques épreuves dont je possède
les clichés. Peut-être ces derniers pourraient être de quelque utilité
[pour la presse]. / Et maintenant, je vais me permettre, abusant de l’amitié que vous
me témoignez, de vous entretenir d’un sujet qui me tient à cœur. Ceci vous
expliquera ma hâte pour l’expédition des tableaux. / Il y a environ un an,
j’ai repêché dans la mare de la plus noire désespérance un authentique truand
(Henri Rocchi, maison Tauzin, route de Bordeaux, Biscarosse, Landes) et
pensez que je me suis fait un peu, jeu de le transformer en artiste peintre,
car j’avais décelé en lui des qualités. Bien entendu, je me suis gardé de
toucher à certains de ses traits particuliers car ce repêchage aurait alors
perdu tout son intérêt. Les résultats ont été inespérés, je vous ferai tenir
deux de ses toiles. Il flambe littéralement
et dépasse, à en perdre le souffle, toute mesure. Bain effréné de
couleur ! / Comme il est « interdit de séjour », je fais
de temps en temps venir jusqu’en zone interdite cette mine flottante et
nous nous baladons tous deux, « chargé à bloc », décidés à descendre
éventuellement le premier « conard » qui voudrait des explications.
L’homme est au fond tout heureux d’avoir trouvé un compagnon pour le « trente
et un trente deux ».
[la même expression argotique finale du poème In Extremis -1956] / Ceci est très passionnant,
mais puisqu’il faut vivre… j’aurais aimé le prendre dans ma propriété de
saint Gervais en Gironde, car il se plaît pour peindre en grande solitude
et le faire venir de temps en temps dans mon atelier pour le perfectionner.
/ Que diriez vous d’un Jean Genet de la peinture – inversion en moins !
L’interdiction étant une peine accessoire, peut aisément être enlevé
sur la simple intervention d’un homme politique ou autre influent. / Bien
entendu je prends toute la responsabilité à ce sujet mais l’ayant accepté
comme « apprenti » parmi les « compagnons du Savoir et M.D.V. »
je lui dois aide et protection. / Je vous demande simplement : Pouvez
vous faire quelque chose pour lui ? J’affirme qu’il vaut votre intérêt.
Je ne puis le situer à force à vos yeux en invoquant d’autre fait, ma lettre
ce jour prenant des proportions qui peuvent vous lasser / P.S. Vous pouvez
faire l’usage qu’il vous plaira des petits livrets [de reproductions d’œuvres déjà existants
avant l’exposition de 1956 !]. que je vous ai envoyé, et j’oubliais les
coupures relatives au Grand combat pour
vous amuser…[disparues des archives Breton ! ?]. / Votre ami / de tout
cœur / P. Molinier.
12.55 Parution dans le numéro III de la revue BIZARRE, décembre 1955, – dépôt légal :
1° trimestre 56 - de l’annonce de l’exposition MOLINIER A L’ETOILE SCELLEE du 27 janvier au 17 février,
illustrée d’une reproduction nb. d’un tableau non légendé: La Querelle / La Dispute des trois grâces -1952 (liste P.M.AES,
mais 1954 par P.P.). Ces tableaux
Les trois grâces -1952 65x51,5 cm. 12F. et La Querelle des trois grâces – 61x51,5 cm. 12F. sont toujours inconnus sinon
en nb. Ils ont été inspirés (PierrePetit,18.12.02) par la
sculpture en bronze de trois femmes dansantes, au centre de la place de
la Bourse, sous le premier logement de Molinier à Bordeaux.
12.55 Lettre manuscrite de Molinier à André Breton
(Breton,lot2410/20) : Bordeaux le 5 décembre 1955 / Très cher
ami / Votre dernière lettre ne me quitte pas car elle me dit vos tourments
et je vous sens très inquiet. / Je m’efforce toutefois de faire tout ce
qui m’est possible. Cette clé d’excellent fer, façonnée par un véritable
compagnon porte en elle tout son passé. Les événements auxquels je l’ai
faite participer lui donnent tout pouvoir pour écarter de vous le néfaste.
Mais l’ambiance fiévreuse de la grande ville… bien entendu il faut persévérer
et tout préparer, ce livre sera magnifiquement écrit. / Par le remous qu’elle
ne manquera pas de susciter, l’exposition - je veux dire notre exposition
– dérivera vos soucis, ce qui ne peut que vous être propice. / J’ai travaillé
ces temps derniers à compléter par des petites toiles : Les
seins étoilés –1955 est le dernier tableau réalisé. La présentation
est revue et le tout emballé et expédié à l’adresse que vous m’avez indiquée.
/ Naturellement je ne situe pas Madame Dupin. Je viens à elle toutes bonnes intentions en mains ! Fleurs
naturelles et « mes fleurs »… / Total pour l’exposition :
26 toiles 14 dessins de formats très variés suivant liste incluse. / Sont
compris dans les 26 Toiles : « Fleur » qui reste ma propriété,
« Gracieuse » qui appartient à un de mes bons amis Etienne Tabuteau Administrateur
à la maison Peyrissac et Cie de Bordeaux, « Fleur » que j’offre
à madame Dupin, votre « Château magique », votre « Comtesse
Midralgar », ces derniers tableaux figurant au titre de collections
particulières. / Bien cher ami, donnez moi la main et côtoyons l’abîme en
souriant de nos entreprises qui peuvent, elles, être dans le temps…dans
l’infini du passé, dans le fugitif du présent et dans l’infini de l’avenir,
« un atome de trace », même juste… / De tout cœur votre / P.Molinier
/ P.S. Je vous envoie quelques reproductions. Dirigez les dans le sens qui
vous plaira [donnez les à qui vous voudrez], une simple annotation
de vous suffira pour les rendre précieuses [justement prévu]. En voulez vous d’autres ?
12.55 Septième lettre d’André Breton à Molinier:
Le 7 décembre Breton évoque l’intervention sollicitée par Molinier, en faveur
d’Henri Rocchi… il confirme l’exposition en février… et se dit « heureux
qu’elle comporte de toutes récentes toiles et des dessins [que
Molinier a pris l’initiative de joindre] qu’il ira voir
rue des Plantes chez les Dupin dès réception du colis…» il remercie pour
le tableau Fleur offert à Geo Dupin qui s’occupe de la galerie et annonce « la parution
d’une nouvelle revue Le Surréalisme, même (sous ma direction, réd.
en chef Jean Schuster) …
[PAUVERT, éditeur de la revue
Le Surréalisme, même sera le futur éditeur de la Bibliothèque internationale d’érotologie. Ces deux collections regrouperont
une grande partie des publications de Molinier des années 50 et 60. Pauvert
publiera aussi deux des monographies de Molinier ; la première en 1969,
la seconde en 1992 : Une Vie
d’enfer par Pierre Petit. Peut-être cette Vie d’enfer pour se racheter d’avoir en 1969, dû renoncé au grand
projet de Molinier, son livre d’artiste Le Chaman et ses créatures !]
… Je me propose de publier dans
le premier numéro un dessin de vous, pourvu qu’il soit compatible avec la
reproduction au trait. Croyez, cher Pierre Molinier, à mon affection. André
Breton »
12.55 Huitième lettre d’André
Breton à Molinier: Le 24 décembre : « Très cher Pierre Molinier,
ce m’a été une fête d’approcher les belles et insinuantes créatures que
par un charme tout puissant, vous avez pu ravir aux ténèbres. Tout ce qui
est sur leur parcours – je songe en particulier à cette admirable toile
de Fleurs – [que Molinier, à la fin de son exposition, offrira à Elisa] n’est d’ailleurs pas moins enchanté. Je me suis personnellement félicité
d’avoir mis d’emblée hors pair Succube,
[que Molinier, après un enchaînement d’événements inattendus, offrira
également aux Breton vers 1961] alors que ne me la laissait deviner qu’une très petite photographie voilée. …
Breton annonce l’exposition avancée au 20 janvier… évoque le contenu et
le financement du catalogue, sollicitant Molinier pour une co-production, [ce que Molinier acceptera] « pour réaliser quelque chose qui
reste… et frapper un coup qui ne s’oublie pas de sitôt. Croyez moi,
mon cher Ami, très affectueusement votre André Breton »
1955 en Post Scriptum d’une lettre de Molinier à
Breton, de 1955 [ou 56 ?], référencé dans les archives Breton au lot 2410, expo. A.E.S. :
« P.S. les peintures et les dessins de « monstruosités »
de – Catherine – médium 17 ans ! » [où
sont ces « monstruosités » dans les archives Breton ?]
à quoi
Jean-Pierre Bouyxou réagit : « Oui, je suppose que cette Catherine–là
est bien Catherine Lalevée [qui va participer au tournage de Raymond
Borde en 1962-63 et contribuer à l’illustration des programmes des festivals
de cinéma érotique 1966 et 68, à Bordeaux]. Si elle avait 17 ans en 55-56, elle en avait à peu prés 26 ou 27 quand
je l’ai rencontrée en 1965 : elle semblait un tout petit peu plus jeune
(je lui aurais donné plutôt 23 ou 24 ans), mais ça correspond...
Compte tenu de cette réserve, ce pourrait
être aussi un Post Scriptum à un courrier de 58-59, avant l’exposition E.R.O.S. ?
– Molinier faisait circuler les œuvres de ses protégés comme Henri Rocchi,
et plus tard Gérard Lattier.
… Par ailleurs,
on peut effectivement parler de « monstruosités » à propos de
ses dessins. [spécialement celui de 1968, publié
au programme du 3° festival de cinéma érotique de Bordeaux 1968 p.74]
Mais j’ignorais
qu’elle était médium… Et je ne pensais pas que Molinier la connaissait depuis
si longtemps : il ne parlait jamais d’elle et ils se sont complètement
perdus de vue juste après notre rencontre.
55-56 Molinier lorsqu’il sera interrogé et enregistré par son collectionneur Jean Bernard en 1971 (Licences,n.1,2001) dira avoir commencé à employer la technique des glacis aux alentours de la moitié des années 50. Mais déjà dix ans auparavant sa peinture serait devenue magique par inclusion de sperme ?
Cette reconnaissance de Molinier, par Breton, sans doute inespérée et formidable, vient clore dix années d’œuvre souterrain, commencé avec Amours -1946 (coll.Jean-Pierre Bouyxou) poursuivi par ce manifeste à la fois public et secret des Amants à la fleur – 1947-48, occupé sans doute par toute une production photographique et de photo-montage gardée secrète pendant longtemps; plusieurs années; peut-être depuis 1948 jusqu’à 1955 ? jusqu’à ces échanges épistolaires avec Breton et l’exposition de l’Etoile Scellée qui lui donne accès à des esprits ouverts et curieux, à sa dimension, échappant à « l’imbécillité » ambiante bordelaise dont il est consterné. Découvrira-t-on des documents d’archives qui valideront la précocité de l’œuvre dans les années 46-55 ? De fait, c’est en faisant cette hypothèse, qu’il faut les chercher, pour avoir une chance de les trouver. Il faut également relativiser le scepticisme que l’on peut naturellement avoir vis à vis de Molinier et des dates. C’est vrai qu’il n’est pas absolument fiable, mais de là à tout oublier ou mélanger, il y a un gouffre… de médisance ! (écrits2005,p.10). L’appréciation est d’autant plus légère que l’auteur lui-même s’interroge (p.17)